Aïda à l’Opéra-Bastille

 

Roberto Scandiuzzi (Ramfis, le Grand prêtre) et Marcelo Alvarez (Radamès) / Fomalhaut.over-blog.org

Roberto Scandiuzzi (Ramfis, le Grand prêtre) et Marcelo Alvarez (Radamès) / Photo Fomalhaut.over-blog.org

Longtemps le plus célèbre et célébré, le plus populaire, le plus public des opéras de Verdi, Aida est en passe de devenir le plus rare. Plus de fort ténor dans les provinces pour elle —comme pour la Juive et Samson, eux aussi devenus rares. Moins encore de si bémol piano et diminué pour couronner Celeste Aida dans des contextes plus chics, comme Carlo Bergonzi a peut-être bien été le dernier à savoir le faire (voir le récent fabuleux album Sony Verdi au Met). Quant à l’air du Nil… Une des plus récentes productions à Paris (et Dieu sait que ce n’était pas hier) a montré Tebaldi, la voix d’ange soi-même, le craquer, laissant tout le triomphe de la soirée à une Rita Gorr à ses débuts. Leontyne Price a paru (et l’avait) quelques années plus tard dans cette même production, désormais un peu plus empoussiérée. Elle a été royale (l’entendre, elle, dans cette même soirée avec Bergonzi), mais a juré de ne pas remettre les pieds dans un théâtre où on traitait Verdi de la sorte. Elle a tenu parole.

Carlo Cigni (Le Roi) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Carlo Cigni (Le Roi) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Il est donc parfait que l’Opéra de Paris fête le bicentenaire de Verdi en remontant à neuf, enfin, ce qui est devenu un chef-d’œuvre mal-aimé. Mais comment traiter et montrer un opéra aussi daté, si marqué par sa naissance égyptienne et des fastes obligatoires, qui sûrement ne sont plus aujourd’hui ce qu’on attend le plus d’un opéra quel qu’il soit (fanfares, défilés, les trompettes qu’on sait) ? Et par qui le faire chanter ? À ces deux périlleuses questions l’Opéra a répondu de façon aussi satisfaisante que possible. Olivier Py, qui met en scène, a le sens et le talent (on pourrait dire le péché mignon) de ces étagements, superposition de plans, qui donnent l’illusion du monumental (par endroits réellement indispensable ici) tout en ménageant esquives, rencontres, dégagements, donc pour les personnages une vraie mobilité. Dispositif ici souvent or, et or éclatant, avec aussi du noir. Le pouvoir du clergé chez Stendhal fait que s’opposent le Rouge et le Noir. Ici on est chez Râ. Va donc pour l’Or et le Noir, manichéisme simple qui ne va pas mal aux simplifications auxquelles procède tout ouvrage épique : il rend compte ici des oppositions autochtones/étrangers, vainqueurs/vaincus, Egypte/Ethiopie et même, Italie/Autriche, affrontement implicite chez Verdi patriote et politique lorsqu’il met en scène un conflit armé et sanglant. Aida déploie le drapeau tricolore (avec vert au lieu de notre bleu), et les prêtres d’un Ramfis très mitré portent très ostensiblement, eux, aubes et chasubles (à quoi peuvent répondre dans la salle  des mouvements divers : on en a pourtant vu d’autres). Prestidigitateur du maniement aussi bien de ces foules que de ces architectures (on l’a vu dans ses Huguenots, dans son Mathis le Peintre), Olivier Py a surtout cette vertu première du metteur en scène lyrique : loin d’encombrer ses chanteurs de mouvements et de poses qui les empêchent de chanter, au contraire il les place, les fait mouvoir et les motive en vue de leur chant le plus épanoui et lyrique, le plus opéra possible (ce qui ne veut plus du tout dire se mettre la main sur le cœur et pousser la note). Aussi chante-t-on dans cette Aida avec plénitude et ampleur, comme si, théâtralement, le chant contribuait par le fait d’être du beau chant à une meilleure vérité et à un plus grand naturel en scène.

Oksana Dyka (Aïda) / fomalhaut.over-blog.org

Oksana Dyka (Aïda) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Deux héros vocaux à la soirée. À tout seigneur tout honneur, le ténor, et Dieu sait qu’on l’attend au tournant. Marcelo Alvarez ne songe même pas un instant à donner piano ni moins encore falsettiser son si bémol. Il chante de bout en bout martial et preux, pas claironnant pourtant ni stentorien, avec au contraire des inflexions de hautbois ou de clarinette aux moments intériorisés ou attendris et une tenue piano timbrée dans O terra addio qui sont largement ce qu’on a entendu de lui de plus soutenu dans l’excellence. Le timbre, la ligne, les nuances, tout ici est d’un maître chanteur. Il partage la préséance avec Luciana D’Intino qui, elle non plus, ne nous avait jamais donné quelque chose qui se compare à son Amnéris. Installée confortablement, moelleusement, dans la tessiture, elle ronronne, avec quelque chose de châtain et même blond dans son charme vocal que d’autres rôles (la Zia Prinzipessa, Eboli) ne lui ont pas permis de montrer, avec en même temps dans l’aigu des fureurs et des outrances, et un coefficient de réussite ahurissant, culminant dans une sensationnelle scène du Jugement. Il faut dire que la superbe pose de voix (retrouvée) de Roberto Scandiuzzi en Ramfis l’y provoquait ! La voix d’Oksana Dyka (ici découverte en Giorgietta de Tabarro) est de moindre qualité, de moins bonne tenue, et ne contrôle pas toujours sa rudesse. Mais elle est saine de voix, le personnage est présent, la ligne de chant vibrante, et un Nil chanté avec cette consistance dramatique et musicale est assez rare pour qu’on n’y regrette pas trop les quelques stridences. On peut moins goûter les rugissements (attendus pourtant) de Sergey Murzaev en Amonasro. Avec un Roi (Carlo Cigni) mordant et autoritaire, et de superbes comparses, Elodie Hache en Prêtresse, Oleksiy Palchykov en Messager, un cast en vérité !

Luciana D'Intino (Amneris) / © fomalhaut.over-blog.org

Luciana D’Intino (Amneris) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Les seuls éléments qui nous garantissaient d’avance une Aida de grand format, c’étaient les chœurs et l’orchestre. Bravo aux premiers, sonores et souples, lointains ou proches, murmurés ou tonnants et toujours dans l’action. Et bravo à la qualité et à la couleur sonore lumineuse du second. Verdi n’est pas ce qui va le plus naturellement à la palette de Philippe Jordan, à sa rythmicité, à sa précision. En un sens Forza, plus en contrastes et ruptures, plus dramatique et mouvementé, lui va mieux : et dès son Ouverture on pouvait craindre sinon quelque raideur, trop de carrure ou de géométrie peut être. Mais que s’installe le chant (c’est-à-dire bien vite) et le voilà à qui lui aussi viennent des ailes, des tendresses, des transparences. Dès le début de l’intrigue, aidé en un sens par les étagements de Py, il nous donne dans l’étonnant trio Amneris/Aida/Radamès, fait d’apartés, quasi neutres, une sorte de relance lyrique d’une fluidité, d’une vocalité entêtante : bel orchestre ici à la fois discret et présent (directif) à qui son chef fait jouer à plein la magie mystérieuse du grand opéra ! On retrouvera de ces entêtements sensuels suaves entre Aida et Radamès aux foreste vergine ; sécheresse brève et fatale, en contraste, entre Radamès et Amnéris au IV ; et lyrisme pur, hors du monde déjà, dans la fin murmurée. Génial Verdi. Ici comme dans Forza il conclut par le silence. C’est compter sans les boucans habituels aux soirs de première à Paris. Des chasubles n’ont pas plu ; ni que quand on fait la guerre ça donne des cadavres. Mais qui se plaindrait d’avoir eu dans un grandissime opéra ce qu’il faut de clinquant or dans les yeux, et de plus que grandes voix dans les oreilles ?

Aida Sergey Murzaev (Amonasro) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Aida Sergey Murzaev (Amonasro) / Photo fomalhaut.over-blog.org

Opéra de Paris (Bastille), le 10 octobre 2013

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire