Elektra à l’Opéra-Bastille

Que ce soit clair. L’ovation qui a salué Elektra allait d’abord à la pièce, chef-d’œuvre de concision ramassée, de violence, de lyrisme aussi : de toute façon, un des absolument grands sujets que l’opéra ait empruntés à la mythologie, et sûrement le seul qu’il a traité avec l’économie et la grandeur dignes du modèle grec. Elektra a d’abord été une pièce de Hofmannsthal, libre traitement d’une histoire mise au théâtre par Sophocle comme par Euripide, dans des interprétations du thème bien différentes : plus terre à terre chez Euripide, tête, regard et justifications dressés vers le ciel chez Sophocle. Hofmannsthal y a ajouté la dose qu’on imagine de ce préfreudisme littéraire qui commençait à se faire un chemin dans la Vienne d’alors ; quand la mode atteindra Paris, Cocteau jouera à rhabiller, psychologiser (en un sens futiliser) de même sorte une Antigone ou un Orphée. La pièce durait une heure juste, sans pause évidemment, avec l’extraordinaire Gertrud Eysoldt, agile, à la fois éperdue et tapie, parfois presque silencieuse ; impressionnante à l’extrême (elle fera une non moins impressionnante carrière avec Max Reinhardt). Strauss la vit, elle lui plut. Elle lui offrait plus bref, plus ramassé que sa Salomé d’après Wilde, et autrement grand. C’est ainsi que commença son Mitarbeit, travail en commun plutôt que collaboration, avec celui qui désormais, jusqu’à Arabella et sa mort, sera son librettiste.

Le texte de l’opéra qui en résulte est au mot près celui de la pièce. Devenir opéra n’y a ajouté que quarante minutes : pour les moments d’orchestre pur ; pour les indispensables silences dramatiques ; pour que les chanteurs puissent projeter leurs mots. Nulle part comme dans Elektra on n’aperçoit ce qui met Strauss complètement à part, neuf, révolutionnaire, et sans suite, et absolument démarqué de la filiation wagnérienne qu’on lui suppose trop. Rien de soutenu ici, aucun sostenuto, rien qui permette de prendre du temps, de reprendre haleine. Mais la mobilité et la motricité de la conversation, la même que dans Le Chevalier qui suivra, mais autrement projetée, serrée, vive, sur le modèle de la stichomythie de Sophocle, échanges de près ; comme des assauts de duellistes. Chanter cela est devenu quasi impossible, non comme on le croit trop par défaillance des voix d’aujourd’hui dans l’aigu (Mmes Theorin et Merbeth se tirent très bien des leurs, qui sont redoutables), mais parce que les voix ne sont plus de texture assez riche, assez sonore et serrée pour faire vraiment entendre leurs voyelles quand les consonnes fusent et se projettent à cette allure en quelque sorte parlée (pour ne pas dire parfois criée, ou hurlée. On est chez des bêtes fauves).

Iréne Theorin (Elektra) et Evgeny Nikitin (Oreste)

Iréne Theorin (Elektra) et Evgeny Nikitin (Oreste)
(Photo fomalhaut.over-blog.org)

Aussi faut-il féliciter Robert Carsen qui aurait pu délayer son sujet ou le surcharger de s’en être tenu à cette nudité sévère et noire, sans accessoire aucun, qui permet à tout instant l’affrontement (l’empoignade) dramatique. Tout juste si, dès le lever de rideau, Elektra va-t-elle se démultiplier en ses suivantes, ce qui donne un équivalent du chœur (obbligato : témoin puis complice de l’action, exemple en acte de ce qui est sym-pathie ou com-passion) qui accompagne ses plaintes chez Sophocle. Souvent présentes sur scène, sans l’encombrer, elles participeront à l’action quand il le faut selon une sorte de chorégraphie (compliments à Mr Giraudeau) remarquablement efficiente et élégante. Quant aux mouvements d’acteurs, il faut qu’ils aillent de soi. À moins de bêtes de théâtre qui mettent en gestes leur texte, et le font dans l’acte même de chanter, Elektra serait tout simplement impossible à monter. À peine si le metteur en scène peut affiner, modeler cela. À lui d’assurer la mise en place d’Elektra et de Chrysothemis. Pour elles deux ensuite, et souvent à l’extrême de leur voix, jouer c’est chanter : osmose lyrique que la lenteur des choses rend bien difficile ou bien gauche chez Wagner. La réserve d’aigus apparemment inépuisable de Ricarda Merbeth, culminant en une scène finale simplement torrentielle, l’impose en Chrysothemis. On ne lui reprochera pas de n’avoir pas, en plus, la lumière et la chaleur irradiante dans ces aigus qui ont été à Rysanek, et qu’on n’a pas retrouvées depuis. Pas davantage on ne reprochera à Iréne Theorin de n’avoir pas, ou de ne pouvoir rendre perceptible, la déchirure interne, l’innocence cruelle, fatale (elle conduit au crime) qui donnait à l’Elektra de Christel Goltz ou Inge Borkh une dimension de fragilité qu’on n’a pas non plus retrouvée depuis (et certes pas chez Nilsson, dure de part en part ; ni chez la sublime Behrens, par simple manque de couleur). Ce rôle devenu inchantable, où certes on n’acceptera pas qu’une simple gesticulation vocale tienne lieu de voix, et de grandeur dans la voix, Iréne Theorin le tient jusqu’au bout, avec une endurance qu’on n’a entendue ni crier ni craquer jamais. Ajoutons que ses derniers Agamemnon ! comme des défis au destin, elle les a clamés avec un jarret dans la voix (si l’on peut dire), une violence de détente, une déflagration presque, assez mémorables.

Waltraud Meier (Clytemnestre). (Photo fomalhaut.over-blog.org)

Waltraud Meier (Clytemnestre). (Photo fomalhaut.over-blog.org)

Il faut mettre à part Waltraud Meier. Elle a beau être immense artiste, ici comme ailleurs, Klytämnästra a beau être un des rôles qu’elle chante le plus : pourtant rien de ce que permet (et sans doute exige) ce rôle de mère à cauchemars, replâtrée, tintante de breloques et hantée dans ses paroles mêmes ne trouve dans sa voix de vraie réponse. Soignée et discrète dans son chant, toujours, elle ne veut (ne peut) vocalement ni se grossir, ni se salir. D’ailleurs Carsen l’a mise, contraste au noir uniforme du reste, en blanc. C’est une erreur. Le deuil sied à Electre, on le sait. Mais le blanc ne va pas à Clytemnestre. Certes il la fait, dans cette mise en scène, spectaculaire, par contraste : mais silhouette ou apparition seulement, et de très peu de poids dramatique. Mille pardons à une immense artiste : le cinéma, pour ne pas dire le grand guignol que nous font en effet de vieilles délabrées dans la longue scène/pivot qui les oppose à Elektra,  ressemble plus à ce que laissent entendre et font attendre ici et la musique et les mots. Excellents Evgeny Nikitin (Oreste) et Kim Begley (Egisthe), et tous les comparses des deux sexes.

Iréne Theorin (Elektra) à g. et Ricarda Merbeth (Chrysothemis). (Photo fomalhaut.over-blog.org)

Iréne Theorin (Elektra) à g. et Ricarda Merbeth (Chrysothemis) en arrière-plan. (Photo fomalhaut.over-blog.org)

Et spectaculaire performance de l’orchestre, surtout si on pense que pour Philippe Jordan c’est là une première. La lecture est déjà d’une transparence comme on ne la trouve que chez les vieux sages (et vieux renards), façon Böhm. Un soin inouï des coloris et des nuances fait qu’on entend à l’orchestre des frôlements rodeurs, des bouffées d’émotion, une circulation comme souterraine des questions et des réponses, travail à la fois d’orfèvre, et de dentelière. Violence et déferlements sont là, et il en faut quand il les faut. Mais cette texture durchsichtig, qui laisse voir les détails sans insister dessus, ni surligner, est une réussite aussi saisissante que ce que nous donnait à entendre, par les mêmes, naguère Pelléas. Comment ne pas regretter que les théâtres désormais soient si fatalement vastes ! Il faudrait dans une Elektra idéale pouvoir suivre sur les visages comment se forment les mots, qui disent (et sont) toute l’action ; et entendre de près, dans son détail, cette invention inouïe, cette luxuriance maîtrisée de l’orchestration, qui résument tout un acquis, et le classique et le moderne, ramassent tout en un seul bouquet, et mettent la barre bien haut à tout ce qui, en orchestre comme en opéra, va suivre.

 

Opéra-Bastille le 27 octobre 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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