Lili Boulanger par Les Cris de Paris à l’Opéra-Bastille

Lili Boulanger vers 1900

La série Convergences a fait œuvre pie en dédiant à Lili Boulanger une soirée entière, et dédoublée ! Juste réparation. Et peut-être seule façon qui convienne. L’héritage est si léger, au poids du papier ; et en un sens les prouesses précoces d’un génie sensible, visionnaire, mais frêle, trouvent leur meilleure résonance qu’ainsi confrontées les unes aux autres. Le cycle ou quasi cycle Clairières dans le ciel peut sonner plein et même homogène en prélude au De Profundis (d’autres ton et ampleur, mais de même délicatesse d’âme) en fin de soirée : il est clair que programmé à côté de Dichterliebe, il laisserait voir plus d’une baisse de régime (beaucoup à cause de Francis Jammes, qui n’est pas Heine) et mièvrerie.

Si une chose ressort très fort d’un parcours aussi significatif (et, hélas, proche du complet), c’est la maturité musicale extrême d’une Lili Boulanger à peine sortie de l’adolescence. Le don mélodique y est, ruisselant, qui se serait affirmé, qui aurait forci, avec une autre mélancolie, quand ici on n’a encore qu’un pressentiment de mélancolie ; et harmoniquement c’est d’une subtilité, d’une sensibilité et d’une sûreté stupéfiantes. On ne s’étonnera donc pas qu’à cet égard la force motrice de la soirée ait été beaucoup dans les mains d’Anne Le Bozec, pianiste de belle force, exceptionnelle dans son soutien du son d’autrui, et dans la mise en évidence de la continuité sous jacente, de l’harmonie comme milieu sonore. Que ce soit la menace d’ouragan ou le pieux calme hanté de Pendant la tempête (de Théophile Gautier, saisissants contrastes) ou pour donner corps (un corps forcément fantomatique) au lamento Dans l’immense tristesse, le piano est là, âme qui guide. Il assurera de même ce qu’il y a de tension et pulsation indispensable à faire ressortir dans De Profundis.

Geoffroy Jourdain et Anne Le Bozec en répétition

Geoffroy Jourdain et Anne Le Bozec en répétition

Mais autre chose ressort aussi, l’immaturité littéraire d’une jeune fille dont les lectures (influence de Maeterlinck aisément repérable dans la musique même) restent juvénilement mode. C’est une très petite âme, jammelette pourrait-on dire (comme Ronsard attendri disait la sienne ronsardelette) que Francis Jammes  met dans ses treize Clairières : et l’inspiration, le goût de s’élever, l’aspiration au sublime qu’il y a chez Lili Boulanger n’y trouvent pas constamment prétexte ou tremplin. Le sublime (entre autres) Demain fera un an, autrement développé, montre qu’elle avait l’étoffe. Des joliesses de mots chez Jammes, un constant bonheur d’expression (au moins) chez Lili, et de bout en bout une écriture qui demande à la voix de se donner, et écrit de façon qu’elle le puisse. Ce n’est pas diminuer les considérables mérites de Cyrille Dubois que de remarquer que la fondation baroqueuse de son chant, avec ce que cela implique côté tenue du son (donc legato, donc accentuation ou modelage de ce legato, donc expression), côté richesse du timbre aussi, ne lui rend pas facile la tâche de soutenir cette pleine demi-heure de mélodies d’humeurs changeantes. Il réalise des prouesses absolues de phrasé, d’allègement et même illumination, qui d’un timbre argentin clair font un timbre soudain d’or pur. Sensibilité, diction, soin du texte, tout y est : sûrement un peu plus d’étoffe matérielle permettrait d’autres nuances d’émotion.

Le timbre rare de Yael Raanan Vandor ne le prouvera ensuite que trop. C’est injuste mais c’est comme ça, il y un sortilège du timbre qui, en chant, pourrait suffire. S’y ajoutent ici des ressources suprêmes de ligne, legato et émotion. Mémorable dans son Lamento, elle touche au sublime (un peu d’Hélène Bouvier, un peu de Ferrier, avec des coalescences de miel entre liquide et pâteux, entre lumineux et sombre) là où le De Profundis y touche aussi, surtout dans sa grande clairière méditative.

De bout en bout Geoffroy Jourdain et ses admirables Cris de Paris ont apporté à une soirée hors classe sonorité, santé, précision et beauté de son.

 

Amphithéâtre Bastille, 19 et 20 novembre 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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