Les Puritains à l’Opéra-Bastille

Les Puritains  font leur entrée à l’Opéra de Paris, est-ce croyable ? Au Comique, June Anderson et Rockwell Blake y avaient produit une sensation, orages, élégie et cantabile, qui a conduit à une éblouissante Fille du Régiment avec Anderson toujours, mais Kraus, sur la lancée. Qui à Paris pense à Bellini, qui y a vécu et y est (presque) mort ? L’Opéra a monté Norma jadis, mais c’était pour Callas, et ceux qui s’y sont pressés ne savaient pas nécessairement le nom de l’auteur. Paris a connu une Somnambule aussi, au TCE, avec Anderson toujours, pendant que Genève, aux presque débuts d’Hugues Gall, la présentait avec une Gruberova dans sa fleur. L’intention première était d’ailleurs de présenter Les Puritains à Bastille avec Mlle Dessay et M. Florez, un peu dans l’idée que Paris n’a pas besoin de Bellini et n’y viendrait qu’avec des stars pour le faire passer.

Mariusz Kwiecien (Sir Riccardo Forth). Ph. fomalhaut.over-blog.org

Mariusz Kwiecien (Sir Riccardo Forth). Ph. fomalhaut.over-blog.org

S’il y a quelque chose d’absolument réconfortant dans ces Puritains enfin présentés est qu’ils survivent royalement à la défection ou au désistement des stars, Dessay qui ne pourrait pas, Florez qui a à faire ailleurs. La relative star complétant ce trio, Mariusz Kwiecien, se montre et de loin le plus faible de la distribution, et ce sont des inconnus, ou des inattendus, ou encore des quasi revenants qui assurent à ces Puritains un succès public qui ne doit rien à la glamour des stars, mais va à l’ouvrage lyrique le plus accompli que nous ait légué l’ère du bel canto romantique, le plus consistant, le plus génialement mélodique, aux situations et personnages assez authentiquement dramatiques pour créer tout le temps une action en scène, ce à quoi Norma du même Bellini est bien loin de parvenir tout le temps. Norma sans une star (plus sa jumelle pour des duos) peut être bien naufragée en scène.

Il faut à Norma la clandestinité résistante de sa sgombra selva, de sa forêt ; et évidemment une lune dessus, sa casta diva. Mais Norma est bretonne de très anciens temps, païens, quasi barbares encore. Situés aux temps de Cromwell et des malheureux rois Stuart, Les Puritains sont plus modernes, plus urbains ; les soldats y portent arquebuses et salades de plein droit, on est plus tard que Les Huguenots. On ne détesterait pourtant pas avoir un peu de forêt et de fontaine, de clandestinité exilée, au dernier acte, si totalement évocateur et élégiaque, et qui chante de bout en bout à fendre l’âme. Nous resterons pourtant dans le peu qui subsiste du dispositif d’ailleurs assez beau, et scéniquement commode, que propose d’entrée de jeu Laurent Pelly, forteresse et prison pour une Reine Stuart, métallique évidemment, mais pas d’or aveuglant comme celui, récent, d’Aïda. Mais qu’on n’espère pas que quand il tournera un peu, son ombre en plein ciel nous fasse l’équivalent d’un Piranèse. Et il faut le répéter ; au dernier tableau, nous serons très en peine d’un peu de poésie scénique. Le chant y suppléera.

Dmitry Korchak (Lord Arturo Talbot) et Maria Agresta (Elvira). Ph. fomalhaut.over-blog.org

Dmitry Korchak (Lord Arturo Talbot) et Maria Agresta (Elvira). Ph. fomalhaut.over-blog.org

Les critères étant ce qu’ils sont, on attend tout du ténor ici, au motif suffisant que son A te o cara d’entrée comporte un contre- et qu’il ne lui est pas interdit, en toute fin, de se risquer au fa. Précisons que ce genre de notes (et en vérité tout dans ce rôle à partir du la) peut très légitimement être donné en mixte appuyé ou même en voix de tête. Nous sommes aux temps de Nourrit et Rubini, Duprez n’a pas encore inventé d’assassiner le bel canto avec son ut de poitrine. Tout ce qu’on avait entendu de Dmitry Korchak prouvait une voix saine, facile, non sans mordant, avec du vibrant : de quoi ne pas faire regretter M. Florez, chanteur absolument accompli mais essentiellement aimable (pour ne pas dire joli ; et délicieusement à l’aise dans le drôle), dans un rôle qui est essentiellement généreux, et de générosité cornélienne : tout le tragique des Puritains est que Lord Arturo Talbot sauve sa Reine en péril au prix de son propre amour, la cachant sous le voile de mariée qu’Elvira dans un instant devrait coiffer. Générosité, cela veut dire affirmation par le timbre, et le tranchant du timbre. Celui ci n’est pas spécialement flatteur chez M. Korchak, mais montre un métal très brillant et plus que flatteur avec les cinq qu’il délivre avec la même générosité, longs, pleins, réels, à gorge déployée : des de héros. Cela vaut mieux qu’une star qui serait ici à plutôt contre-emploi (le Met naguère y a distribué Eric Cutler, voix molle par essence, avec là-haut du mixte au mieux, mais sans claquant ; sans brio).

Maria Agresta (Elvira). Ph. fomalhaut.over-blog.org

Maria Agresta (Elvira). Ph. fomalhaut.over-blog.org

Mlle Agresta n’est pas davantage connue, un superbe Requiem de Verdi à Verbier 2013 a pu être entendu par quelques-uns, mais ce n’est pas là vraie qualification pour le plus beau rôle vocal (avec Amina de Somnambule et Norma) du répertoire 1830.  Elvira a sa Polacca ou Polonaise, régal à vocalises pour une Patti, une Sembrich jadis, avec une légèreté de touche, une désinvolture star : Callas y a été authentiquement divine en ses saisons de Mexico où c’était un de ses grands rôles ; Sutherland se contentera d’y être parfaite, ce qui n’est pas mal ! Une voix aussi naturelle que celle de Freni a pu s’y essayer sans être débordée tant le rôle est écrit dans la vérité de la voix et pour la cantilène expressive, que seul un accident (la folie) va conduire aux bizarreries de Qui la voce sua soave, plus sa cabalette égarée. On ne voit pas que personne depuis le millenium ait su satisfaire à toutes les demandes du rôle. La virtuosité, les agilités, les prouesses chromatiques ne constituent pas une spécialité pour Maria Agresta. Mais la voix est si saine et pleine et naturellement belle, et toujours ronde (ce qui n’existe pratiquement plus), son sens de la cantilène convient si idéalement au rôle, et elle y déploie des aigus filati d’une qualité sonore si irrésistible qu’on peut parler d’absolue révélation. Mieux qu’une bel cantiste : une belle chanteuse tout court.

Puritani03. Maria Agresta (Elvira) et Michele Pertusi (Giorgio)

Maria Agresta (Elvira) et Michele Pertusi (Giorgio). Ph. fomalhaut.over-blog.org

À Michele Pertusi échoit le beau et noble rôle de Sir Giorgio, autrement mélodique et touchant que son homologue Bidebent dans Lucia di Lammermoor, qui à tant d‘égards est une copie des Puritains à éclairs éblouissants, mais imparfaitement contrastée. On admire la qualité et la rondeur (encore !) d’une voix qui, Dieu sait, a connu quelques automnes : elle se paye le luxe, en outre, de mener de façon écrasante l’illustrissime duo martial Suoni la tromba où sa noirceur saine et pleine fait cruellement ressortir le son grisonnant, déjà en perte de timbre, que lui renvoie Kwiecien en Sir Riccardo Forth. Bellini lui a écrit le plus bel air de baryton qui soit, à légers ornements et à ligne princière, fâcheusement placé dès son entrée certes. Mais l’irrégularité, les aspérités et effritements qui encombrent désormais une voix pourtant si jeune font perdre à son personnage toute réalité. On doit le redire, dans l’opéra romantique et belcantiste jusqu’au Trouvère compris, le baryton est le méchant, et doit se le faire pardonner en chantant mieux que son rival et sa partenaire un air plus difficile d’exécution, plus élégant que les leurs. On est loin du compte avec M. Kwiecien.

Santé et naturel des parties chorales, fournies et fréquentes. L’orchestre ne délivrera sans doute qu’au fil des représentations tout son potentiel d’élégie et de galbe, dans un emploi inhabituel pour lui et où il doit avec bonne grâce servir les sonorités glorieuses des voix, les sertir. Michele Mariotti, nul doute, accomplira cette magie-là. On ne peut pourtant s’empêcher de penser que dans ce répertoire où la beauté des voix est tout, il lui appartient d’empêcher le chant d’être mou, seulement mélodique ; de l’obliger à ce jarret dramatique sans quoi la mélodie la plus noble s’alanguit. M. Korchak qui montre tant de qualités n’a pas naturellement celle-là : plus d’une fois on a pu sentir que le chef ne l’y obligeait pas, le faisait traîner plutôt, narcissiquement, l’amollissant. Peu à peu et tout naturellement cela s’ajustera. Laurent Pelly ne fait ressortir pour ainsi dire rien de ce qui constitue l’essence romantique, nocturne, élégiaque des Puritains. Mais ses personnages, un peu réduits à leur silhouette, manœuvrent bien et la vue d’ensemble, consensuelle, applaudie sans réserves, passe comme lettre à la poste.

 

Opéra-Bastille, le 25 novembre 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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