Dialogues des Carmélites au Théâtre des Champs-Elysées

De bout en bout, le respect. De l’œuvre, de la musique, du public. En récompense de quoi, à la fin, mieux que le genre d’ovation qui si souvent ne va qu’à un effet : le vrai applaudissement, nourri, unanime, qui ne se lasse pas ; la reconnaissance. Quelle soirée salubre !

Sandrine Piau & Patricia Petibon (© Vincent Pontet - TCE)

Sandrine Piau & Patricia Petibon (© Vincent Pontet – TCE)

La force, la conception, l’unité, le sens de ce spectacle, sens bouleversant, hier d’une continuité et d’une évidence implacables, sont évidemment dus à Olivier Py, bernanosien engagé et sourcilleux. Raison de plus pour d’entrée de jeu souligner qu’il a trouvé en Jérémie Rhorer le partenaire, le coresponsable parfait. Un vrai orchestre, le Philharmonia Orchestra, est là, qui lui donne du son substantiel et tenu, des timbres, des couleurs et toute une dramaturgie de timbres ; il en exprime toute la plénitude sonore, sans jamais charger ni forcer ni couvrir ; le rapport entre les voix solistes et le chœur (généralement invisible) est pesé au plus juste ; le mouvement, implacable et tranquille, qui progresse vers le sacrifice final est imperturbablement tenu, assurant au dernier tableau son poids hypnotique, saisissant ; enfin, sans la souplesse du chef dans les quasi interludes, la continuité de l’action ne serait pas assurée avec cette évidence, cette brièveté dramatiques. Voilà ce qui s’appelle travailler main dans la main.

Sandrine Piau & Véronique Gens au centre (© Vincent Pontet - TCE)

Sandrine Piau & Véronique Gens au centre (© Vincent Pontet – TCE)

Le mérite propre de Py est de n’avoir pas cherché plus loin. Pour figurer le Carmel mais aussi l’Hôtel de la Force, des murs nus suffisent ; et comme allusion à l’extérieur, quelques troncs d’arbres. Les murs mêmes semblent habillés de bure, une bure grisâtre, qui donne des vêtements sans couleur ni forme. Absence d’effets d’un ascétisme quasi héroïque. Quand il y a tellement dans le texte et dans la partition, pas besoin d’illustrer, de donner à imaginer. Le textuel suffit, et c’est une leçon de lecture que nous donne Py, parfaitement secondé en l’occurrence par Rhorer, qui fait que l’intelligible nous soit constamment perceptible.

Le corpus total des chanteuses est à féliciter en bloc pour la simplicité et la clarté de l’énonciation qui, sans rien chercher à mettre en italiques dans un texte sublime, et plus simple encore qu’il n’est sublime, fait entendre tant de phrases pleines de sens qu’il faut laisser retentir en nous. La seule fâcheuse exception est Mme Plowright qu’il n’était pas nécessaire de faire venir de si loin pour littéralement nous croasser Mme de Croissy, la première Prieure, celle précisément qui nous fait entendre le plus définitif et simple et beau. Sons écrasés et hors contrôle, passe encore chez un personnage supposé âgé et bientôt à l’agonie. Mais cette méconnaissance de la sonorité propre des voyelles françaises, des nasales !! Une Prieure qui ne peut pas proférer correctement le an de Blanche !!! Tache sur une distribution exemplaire, d’autant plus regrettable que cette agonie couchée, mais pourtant debout comme un crucifix (son lit de mort est fixé le long du mur blanc) pourrait être d’un poids physique idéal.

Rosalind Plowright & Patricia Petibon (© Vincent Pontet - TCE)

Rosalind Plowright & Patricia Petibon (© Vincent Pontet – TCE)

 

Sophie Koch & Patricia Petibon (© Vincent Pontet - TCE)

Sophie Koch & Patricia Petibon (© Vincent Pontet – TCE)

Les caractères de chacune, déjà suffisamment fixés musicalement par Poulenc (et Bernanos est derrière), ressortent encore dans la mise en scène, malgré la relative uniformisation que leur tenue d’abord, la lumière parcimonieuse sur scène aussi, apportent aux Carmélites. Le travail de modelage pratiqué par Py sur chacune d’elles fait ressortir les conflits, mais aussi leur fragilité et nudité et précarité à toutes, face à ce qui va les engloutir. Il faut mettre très à part Blanche, sur qui Py a pratiqué un modelage exceptionnellement subtil et fort, à quoi visiblement Patricia Petibon s’est prêtée avec une abnégation enthousiaste et sacrificielle également exceptionnelle. À la différence de la plupart des Blanche, celle-ci n’est nullement en retrait au I. Au contraire, à l’Hôtel de la Force, nous la voyons en conflit avec son père le Marquis (Philippe Rouillon, parfait d’autorité), et en délicatesse (réticences, demi-reproches) avec son frère le Chevalier (Topi Lehtipuu, aimable, sensible) ; d’avance (et de naissance : c’est tout le sujet) morte de peur, mais durcie également, dressée et même révoltée contre l’attendrissement compatissant dont elle et sa peur sont habituellement l’objet. Fort caractère, qui choisit que la peur avec laquelle elle est née se sublime, se rachète, s’expie en part qu’elle prend à la dernière nuit du Christ à Gethsémani, qui choisit de s’appeler Sœur Blanche de l’Agonie du Christ. De tels personnages sont peu ordinaires en opéra. Pour le faire accepter comme opéra, il faut de la conviction au metteur en scène comme aux interprètes : une sorte d’apostolat même, dans le respect et l’illustration des forces et passions mises en jeu. Patricia Petibon met à ce personnage douloureux, cabré, plein de refus, la variété d’expressions qu’il demande, colorant (et si l’on peut dire amplifiant, orchestrant) son timbre dans un contrôle très volontariste en première partie, la libérant ensuite dans une sorte d’énergie du désespoir.

Patricia Petibon & Sophie Koch (Jean-Philippe Raibaud - TCE)

Patricia Petibon & Sophie Koch (Vincent Pontet – TCE)

On a gardé mémoire de la fine fleur du chant français d’autrefois dans les Carmélites et des documents en existent. Denise Duval avait déjà cessé d’être une très bonne chanteuse pour devenir une interprète inspirée, géniale, quand elle a créé Blanche écrite à ses exactes mesures. Mais auprès d’elle il y avait Rita Gorr en Mère Marie, Régine Crespin en Mme Lidoine (avec expressément ce la bémol flotté pour lequel Poulenc l’avait choisie), une céleste Liliane Berton en Sœur Constance… On a entendu ensuite Crespin et Gorr promues Prieures, et également inoubliables. Elles ont fait (Crespin notamment) le succès universel (devenu vogue) des Carmélites, d’où résulte une fatale mondialisation, donc banalisation, en termes de langue française notamment. Le TCE a réuni la fine fleur du chant français d’aujourd’hui, et il faut bien dire qu’au regard des noms qu’on vient de rappeler, cette fine fleur fait un maigre bouquet. Le ton et la tenue de Véronique Gens en Lidoine et de Sophie Koch en Mère Marie y sont toujours, avec un soin aussi noble que possible du son et du mot, mais la stridence chez la première, la déperdition de timbre chez la seconde, si l’on pense aux créatrices, ne sont que trop palpables. Sandrine Piau aphone à la générale a été courageusement et admirablement remplacée à la première par Anne Catherine Gillet à qui ne manque pour Sœur Constance que cette chose certes indéfinissable, mais essentielle dans pareil contexte (et qui n’est qu’à Constance chez les carmélites), la grâce. On remarque l’excellente projection d’Annie Vavrille en Mère Jeanne de l’Enfant Jésus, de François Piolino en Aumônier. Mais l’a-t-on assez dit, tous se laissent avec une générosité enthousiaste placer et modeler par la mise en scène, donnant à l’arrivée un spectacle d’une tenue collective comme on n’en a pas vu depuis longtemps, où l’unité d’ensemble ajoute beaucoup à absolument chacune des prestations individuelles.

Sandrine Piau au centre (© Vincent Pontet - TCE)

© Vincent Pontet – TCE

On ne se lamentera pas inutilement sur le fait que le chant français ne soit plus ce que Poulenc a connu. La consolation, large, est que Dialogues des Carmélites soit consacré comme un des opéras forts du XXe siècle, et reconnu désormais pour ce qui fait sa force, non pas telle performance star, qui suffit, mais cet esprit collectif, qui au XXe n’est qu’à Pelléas, Jenufa, Wozzeck, Peter Grimes et ces Dialogues.

TCE, le 10 décembre 2013

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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