Lakmé à l’Opéra-Comique

Nilakhanta (Paul Gay) & Mallika ( Elodie Méchain) © Pierre Grosbois

Nilakhanta (Paul Gay) & Mallika ( Elodie Méchain) © Pierre Grosbois

 

Peut-on montrer Lakmé sur la scène aujourd’hui ? Le livret en est bien peu défendable, avec son pittoresque orientaliste d’Exposition Coloniale ; et son seul ressort dramatique est dans des thèmes aussi graves que la profanation et le fanatisme, à la rigueur le colonialisme, qu’il serait bien périlleux de prétendre actualiser selon les problèmes du jour, s’agissant d’un prétexte si mince. L’Opéra-Comique avait-il à monter Lakmé ? C’est là qu’elle a été créée, et a connu sa fortune colossale, elle appartient à son répertoire, d’une façon peu exportable. Ailleurs, dans les pays d’opéra allemand notamment, sa fortune a été maigrissime. Aux USA Lakmé était star vehicle et rien d’autre, et pas au-delà de Lily Pons. Sous la direction Deschamps on a vu revivre Fra Diavolo et Zampa, Mignon, Marouf, j’en passe. Lakmé trouve très légitimement sa place à la suite.

Lakmé (Sabine Devieilhe) & Mallika (Elodie Méchain) © Pierre Grosbois

Lakmé (Sabine Devieilhe) & Mallika (Elodie Méchain) © Pierre Grosbois

Il faut préciser cependant que s’il existe aujourd’hui, épars à Paris et dans le monde, un désir d’opéra-comique, curiosité un rien esthète d’un public qui se cherche un rechange ou un prolongement à l’exploration du domaine baroque, il n’existe plus de public d’opéra-comique prêt à accepter les faiblesses organiques de ce répertoire, ce genre plutôt, liées le plus souvent au livret, aux conventions scéniques, aux modes vocales, mais connaissant et savourant d’avance ses charmes particuliers. Pas davantage surtout il n’existe encore de troupe ni même de chanteurs d’opéra-comique, la possibilité en étant liée à un Opéra-Comique (le lieu cette fois, pas le genre) où on sait faire cela, et où on le fait tout le temps. C’est grand mérite à l’Opéra-Comique d’aujourd’hui de le faire de temps en temps, mais ce n’est pas assez pour assurer son pain à un vivier de chanteurs qui sachent vraiment et les lois du genre, et ses limites, et la nature de son charme. On n’y mettra ni des chanteurs d’opéra (le genre), à voix, soudain férus de délicatesse ; ni de baroqueux soudain pris du désir de voir plus grand, et chantant sur la pointe des pieds. Il faut des chanteurs à timbre, à diction, à esprit, de format pas encombrant, lestes de corps, de costume et de manières vocales, équipés de ce qu’il faut de joliesses virtuoses (nullement au sens italien belcantiste, élégiaque. En France c’est seulement pour faire valoir l’esprit, et l’effet). D’ici que pareil vivier se constitue ou reconstitue, on en sera réduit à distribuer la plupart de ces ouvrages, et dans Lakmé la plupart des rôles, façon pensionnat (des pensionnés) ou patronage (des silhouettes découpées, caricature de vieilles filles anglaises aux Indes, brahmanes pour Cinq sous de Lavarède).

De g. à dr. , Rose (Roxane Chalard),  Frédéric (Jean-Sébastien Bou), Nilakhanta (Paul Gay),  Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

De g. à dr. , Rose (Roxane Chalard), Frédéric (Jean-Sébastien Bou), Nilakhanta (Paul Gay), Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

En tout cas il faut l’oiseau rare : une chanteuse belle à voir et capable s’il faut (là fut le succès de Lily Pons) de montrer son nombril dans la tenue transparente que le climat et la température autorisent ; de tracer la ligne ou souvent le simple fil mélodique comme une enchanteresse (comme Thaïs sur la même scène dans son lumineux voyage) ; et n’ayant pas peur de lancer le mi non écrit que Mme Van Zandt, la créatrice, excitée et un rien pompette (telle est la tradition) lança un beau soir en fin de Clochettes, donnant prétexte à des pépieuses, plus tard,  d’y ajouter des turlututus et même un sol dièse, dénaturant par là-même (se plaignait la divine Janine Micheau, qui n’avait pas ce mi facile) un rôle essentiellement lyrique et qui de bout en bout de son écriture demande une pâte de voix plus ambrée que diaphane, plus sensuelle que rêveuse, et des ressources de sensibilité à l‘infini.

Nilakhanta (Paul Gay) & Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

Nilakhanta (Paul Gay) & Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

L’Opéra-Comique n’a pas monté Lakmé pour Sabine Devieilhe. Dans l’état de sa très jeune carrière, ce ne serait pas concevable. L’ouvrage est pourtant tel, et les interventions de la protagoniste si habilement réparties (là est le plus grand mérite du livret), tous ses partenaires en sont si fortement éclipsés que, forcément, la soirée repose sur ces frêles épaules. La silhouette est élégante, la démarche aisée, sans rien d’hollywoodien à la Pons, la production très économe nous épargnant, Dieu merci, le Bollywood que nous prodiguait, Inde oblige, un récent Padmavati.

Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

Lakmé (Sabine Devieilhe) © Pierre Grosbois

Le timbre est ravissant, quand du moins il est assez pénétrant pour atteindre cet effet. Dès l’entrée, Blanche Dourga, ce qu’on entendra surtout c’est une utilisation extrêmement artiste de la phrase, si possible à mi voix, de sensationnels sons filés comme on n’en entend plus guère, mais qui sont plus filés qu’ils ne sont des sons ; une poésie vocale de musicienne qui semble bien unique aujourd’hui, à quoi la générosité sonore ne répond pas toujours. Le trésor absolu de cette voix, c’est la sensibilité, et il faut savoir gré à François-Xavier Roth d’avoir tenu ses Siècles (c’est le nom de l’orchestre) à l’état de tapis sonore assez discret à peu près chaque fois que la voix choisissait de s’exprimer en un murmure d’âme.

Lakmé (Sabine Devieilhe) & Gérald (Frédéric Antoun) © Pierre Grosbois

Lakmé (Sabine Devieilhe) & Gérald (Frédéric Antoun) © Pierre Grosbois

Applaudissant à pleines mains et sans réserve une très admirable et prometteuse jeune chanteuse, en même temps on se demande quels rôles mais surtout quel entourage musical, quels partenaires jouant le même jeu qu’elle (jeu précieux et rare, mais enfin pas assez public pour que la chanteuse impose à tous son style et sa loi) attendent l’astre naissant… On rêve autour d’elle d’un jardin de voix du calibre de la sienne, où chacun prépare Manon… Avec un peu plus de timbre les ambitions d’Emma Luart lui seraient ouvertes. Qu’elle oublie le baroque qui l’a produite, et écoute ses disques, et ceux d’Eidé Norena.

Gérald (Frédéric Antoun) & Frédéric (Jean-Sébastien Bou) © Pierre Grosbois

Gérald (Frédéric Antoun) & Frédéric (Jean-Sébastien Bou) © Pierre Grosbois

Autour d’elle, l’équipe est aussi bonne qu’on peut, sans folie, aujourd’hui la réunir. Frédéric Antoun, annoncé gêné, phrase et allège de façon exquise sa Fantaisie aux divins mensonges, et sera un peu plus court (ou rêche ?) dans C’est le dieu de la jeunesse. En timbre, en technique, en style, il a sa place exacte là ; un rien de charme solaire ou sensuel y ajouterait. La voix longue de Paul Gay, toujours artiste, se ternit ou se creuse aux deux bouts pour  Nilakantha et Jean-Sébastien Bou est presque du luxe pour Frédéric. Elodie Méchain réussit avec une Devieilhe très perlée un très joli Dôme épais. Cela fait bien des grâces, bien des mérites aussi. Et une très jolie excursion dans un répertoire hélas bien désuet.

 

 Opéra-Comique, 10 janvier 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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