Werther à l’Opéra Bastille

Roberto Alagna & Karine Deshayes ("Werther" à l'Opéra Bastille - © Julien Benhamou)

Reynaldo Hahn a pu finir par avouer qu’il y a dans le merveilleux IIe acte de Tristan des longueurs qu’il ne voulait plus entendre. Ma dévotion restée intacte, je peux bien confesser mes impatiences vis à vis de Werther, au bout de soixante ans de fréquentation. On démarre sur ce fabuleux Prélude, merveille d’instrumentation et de timbres, et de modelé dans le traitement des timbres, ce qui est une prouesse en soi.  Ce fondu, ces coloris expressifs, une pâte sonore ainsi travaillée, c’est unique. Ajoutons-y cette fluidité, et le frémissement rythmique, que des créateurs supposés beaucoup plus grands que Massenet n’ont jamais osés, ni peut-être rêvés. Tout ce qui dans Werther est sensibilité et mise en musique de la sensibilité est magique, l’arabesque mélodique, et jusqu’aux personnages musicalement campés, la musique jaillissant d’eux avec le plus vrai naturel sous la forme du chant. Avec cela, ni Massenet ni son librettiste n’est un bien grand maître dans le traitement du pittoresque, ni n’a ce talent très spécial qui s’exprime dans le mélange des genres. Même pour Verdi, grand dramaturge s’il en fut, ce n’est pas facile, ni forcément réussi : voir Forza. Avec Massenet c’est calamiteux. Le vivat Bacchus, les compères simili alsaciens avec leur bouteille et leur discours bonhomme, pardon, même supérieurement fait, c’est simplement imbuvable. Comme finit par l’être la pourtant délicieuse Sophie, qui chante des choses raffinées, et les chante fort bien, mais le fait de façon dramatiquement si importune qu’on a envie de lui envoyer un coup de chasse mouches.

K. Deshayes, M. Plasson, R. Alagna (© Simon Parris)

Karine Deshayes, Michel Plasson, Roberto Alagna
(« Werther » à l’Opéra Bastille – © Simon Parris)

Pardon pour ces humeurs, mais l’essentiel du corps musical de Werther échappe à la possible fadeur, à la guimauve, au larmoyant par un miracle à peine explicable de tact et de proportion : tout élément édulcorant, mais aussi tout hors d’œuvre, en plombe la frêle continuité. Tant pis, il faudra continuer à subir le Schmidt et l’autre chnoque. Michel Plasson veillait, comme plus personne aujourd’hui ne sait le faire, à ce que soient constamment mises en évidence la consistance et la fluidité sonores du plus beau tissu musical qu’offre l’opéra français — non, on n’excepte pas Berlioz.

Benoît Jacquot & Christian Gasc (© Simon Parris)

Benoît Jacquot & Christian Gasc (© Simon Parris)

Dans cet écrin lui même mobile et soft les chanteurs trouvent leur propre phrase supportée, sertie. Il faut être bon chanteur pour chanter avec Plasson : mais avec lui on n’en chante que mieux. On retrouvait avec émotion la belle mise en scène de Benoît Jacquot, ses éclairages sensibles, sa simplicité d’ensemble.

Jonas Kaufmann et Sophie Koch partis, héros de la première, cette reprise semble recommencer les plus beaux temps du Capitole de Toulouse, d’époque Plasson/Joel : sauf Hélène Guilmette, très exquise Sophie, vive, gaie, aux aigus délicieusement flottés, toute l’équipe a fait là-bas une bonne partie de ses classes. Jean François Lapointe est épatant en Albert, timbré, bien campé, avec une autorité neuve dans l’abattage. Depuis ses premiers Pelléas jusqu’au récent superbe Duparquet, le voilà pleinement héritier de Roger Bourdin. Un rien de pompeux, qui va au personnage, fait qu’on rêve (comme Bourdin sur le tard) de voir sa belle voix et son classicisme vocal risqués, mais exposés à plein, en Beckmesser !

Roberto Alagna & Karine Deshayes ("Werther" à l'Opéra Bastille - © Julien Benhamou)

Roberto Alagna & Karine Deshayes (« Werther » à l’Opéra Bastille – © Julien Benhamou)

Pour Karine Deshayes, toujours si délicate dans ce qu’elle fait, si soignée, avec un tel fini dans l’exécution (notamment rossinienne), impossible de ne pas se dire que Bastille est un cadre bien vaste pour sa Charlotte ; que ses mots, son timbre même, y projettent peu ;  que l’emploi lui-même est un peu ample, un peu étoffé en émotions, et en communication de l’émotion. Le timbre et la sonorité s’épanouissent dans le haut médium et l’aigu ; le reste reste discret. Ce n’est pas déparer le statut d’une excellente artiste que de faire remarquer qu’une chanteuse née Zerline et Chérubin, spectaculairement affirmée dans Rosine et Cenerentola, n’a pas forcément Charlotte dans ses cordes, et en tout cas ne l’aura qu’avec précautions. De Rossini à Massenet il ya un abîme ; de l’orchestre de l’un à l’orchestre de l’autre (sans parler de la charge émotionnelle), une montagne. Berganza s’y est rompue. N’est pas Simionato qui veut : et Simionato avait derrière elle quinze ans de routine et de pannes, d’humble métier, quand elle a éclaté, d’un coup, en à la fois Rosine et Charlotte. A-t-on vu une autre Rosine habiter pleinement Charlotte, l’exprimer pleinement ? C’est déjà très beau à Karine Deshayes de soutenir et nourrir comme un crescendo de présence et d’évocation dans sa lecture des Lettres !

Roberto Alagna ("Werther" à l'Opéra Bastille - © Julien Benhamou)

Roberto Alagna (« Werther » à l’Opéra Bastille – © Julien Benhamou)

 

Michel Plasson & Roberto Alagna ("Werther" à l'Opéra Bastille - © Simon Parris)

Michel Plasson & Roberto Alagna (« Werther » à l’Opéra Bastille – © Simon Parris)

Pour la majorité du public, surtout celui de la matinée, il s’agissait surtout de la rentrée de Roberto Alagna. Retour de Carmen à Londres, on lui savait la trachée irritée, à la générale il n’a fait que mimer la mise en scène. Plus d’un se demandait surtout, s’étant dépensé comme il l’a beaucoup fait ces dernières années dans des genres vocaux qui demandent qu’on accentue, qu’on phrase, qu’on projette tout autrement, comment il allait se trouver de ce retour scénique à l’opéra français, qui fut son royaume indisputé (même par Kaufmann notons-le, peu souvent aventuré sur ce terrain : mais triomphalement). Eh bien, sur ce terrain-là notre Roberto peut encore tout, il suffit qu’il le veuille. Dès la fin du I, il était, palpablement, déraidi. Le II fut simplement glorieux, par le sentiment si juste, si prenant de Lorsque l’enfant revient, avec d’abord son sublime récitatif, phrasé et ressenti de façon princière. La démarche, la tenue, la façon d’arriver ensuite, les la dièse d’Ossian, tout rayonnait, s’imposait. Et la scène finale, où Karine Deshayes l’a rejoint dans le don vocal et émotionnel de soi, a apporté à la représentation son climax légitime, absolu. Beau travail d’équipe, salué par des bravos sortis du cœur, et unanimes.

Roberto Alagna & Karine Deshayes ("Werther" à l'Opéra Bastille - © Julien Benhamou)

Roberto Alagna & Karine Deshayes (« Werther » à l’Opéra Bastille – © Julien Benhamou)

Opéra Bastille, 19 janvier 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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