Le Vaisseau Fantôme à l’Opéra du Rhin

Jason Howard & Riccarda Merbeth (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

 

On devrait interdire aux metteurs en scène de mettre en scène les Ouvertures. C’est bien assez qu’ils s’expriment (ou sévissent) après. La musique parle, elle évoque, elle prépare à l’action ou la raconte à sa façon, qu’on sait (merci Mozart, merci Verdi, merci Wagner) à la fois dramaturgique par elle-même, et éloquente. On nous dit que les attentions dans le public désormais décrochent ou même n’ont pas du tout à le faire, n’ayant pas accroché, quand la musique est seule à agir. Peut-être. Mais la distraire n’est pas une bonne manière de croire la fixer. Panem et circenses…

L’Ouverture du Vaisseau Fantôme est longue, à épisodes, elle enchaîne des thèmes, comme celle de Forza del Destino. Mais elle le fait sans mot dire, et Mr Nicolas Brieger ne va pas manquer de lui faire dire ce qu’en tout cas elle ne dit pas, et ne songe même pas à dire. Nous voilà avec une petite fille sautant sur un pied par-dessus les obstacles et censures qu’on voudra (puisque ça ne parle toujours pas, le spectateur, authentique destinataire de l’œuvre de Wagner, va interpréter lui aussi, et en dernière instance, ce que le metteur en scène lui montre, avez-vous pensé à cela, Mr Brieger ? Vous ne devez pas aller assez souvent à l’opéra pour vous être aperçu de ça) ; le Hollandais est un avatar du Juif errant de la légende, devenu aussi bien celui de l’Exodus ou celui des fours qu’on sait ; et ne devient-il pas Wagner aussi en toute fin, ce vilain Allemand qui se détourne de l’histoire qu’il a créée, dont l’Histoire a fait ce qu’on sait, etc. Voilà refaite et résumée l’Apocalypse, avec belles vues de mer à la Gustave Doré coupant un peu cela, et un gigantesque (et fort beau) dispositif de métal avançant, reculant, ouvrant, fermant, escamotant, avalant, rendant, etc. Sensationnel fonctionnement, dont à aucun moment, hélas, on ne voit ce qu’il veut montrer. Le metteur en scène s’étant approprié l’Ouverture, il laisse aux interprètes l’opéra, c’est-à-dire la présence physique (la capacité d’incarner et signifier, qui est leur, exclusivement, en dernière instance) et le chant.
 

Jason Howard & Kristinn Sigmundsson (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Jason Howard & Kristinn Sigmundsson (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Pour la présence, ils sont tous costauds, bien campés et bien manœuvrés scéniquement dans le difficile dispositif. Mais vocalement !… Jason Howard, appelé en dernière heure pour remplacer  Sebastian Holecek défaillant, a pu être Wotan ici-même, pour David McVicar. On peut rugir Wotan. Le Hollandais, il faut le chanter. L’entrée expose l’état dégradé d’une voix qui jamais ne fut bien menée. Le duo Wie aus der Ferne va en surexposer la trame, la mauvaise qualité des mots. Comme Daland lui aussi (Kristinn Sigmundsson, stature, mais ruine non moins) hors quelque chose de coupant et autoritaire dans la projection n’a plus rien à montrer, on se doute que les 45 premières minutes d’un Holländer donné dans sa continuité (comme originellement prévu par Wagner) vont être bien arides, n’y ayant d’ailleurs ni équipage maudit, ni vaisseau qu’on voie aborder etc.

 

Thomas Blondelle & Riccarda Merbeth (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Thomas Blondelle & Riccarda Merbeth (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Au II on est dans la grande fabrique qui porte fièrement son affiche « Daland’s » : un marchand et un mercanti et plus du tout un capitaine, un profiteur sans doute. Les Fileuses en guise de rouet poussent en se déhanchant des voitures d’enfant et Senta observe un visage d’homme qui se répartit sur plusieurs écrans télé. Heureusement, cela commence à chanter. Superbe Riccarda Merbeth engagée, épanouie, voix massive lancée comme un boulet, ligne tendue et frémissante. Ce sera mieux encore quand Erik la rejoindra pour un des affrontements les mieux mis en scène qu’on ait vus (et on en a vu !), qui donne un tout autre centre de gravité soudain au drame. D’autant que Thomas Blondelle, 32 ans à peine, y est épatant de présence dramatique, de jeu, et de chant, timbré sombre et projeté clair, avec des nuances et des allégements : un jeune artiste de valeur éclate en scène ce soir. Alleluia. Si l’autre duo, qui de Wie aus der Ferne murmuré va jusqu’à la fin de l’acte dans une explosion vocale meyerbeerienne, apparaît comme une réussite aussi, c’est que la direction de Marko Letonja suspend puis nourrit et amplifie enfin, intensifie cela avec un contrôle de la dynamique et une façon d’élargir qui est dramatique, visionnaire, et pas seulement sonore. Le fait est que de bout en bout de la soirée on aura entendu exemplairement les chanteurs, jusque dans leurs défauts ! On renonce à décrire le va-et-vient des masses (tenues vocalement de façon superbe par les matelots, les uns comme les autres). Il y a tant d’allusions, intentions et fragments d’histoire et de légende mis pêle-mêle ici qu’on attend simplement que cela finisse, dans la logique continue que la musique continue, Dieu merci, d’affirmer, et à quoi elle suffit.
 

Jason Howard, Riccarda Merbeth & Kristinn Sigmundsson (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Jason Howard, Riccarda Merbeth & Kristinn Sigmundsson (© Alain Kaiser / Opéra du Rhin)

Voilà bien des intentions à l’œuvre, et des constructions scéniques babyloniennes (comme disait Berlioz, quand on satisfaisait sa passion de coûter). Et quoi au bout ? Une lecture orchestrale qui est l’évidence même et d’une qualité sonore exemplaire, conduite, docile à un chef qui assure l’unité du tout ; des interventions chorales superbes ; de belles vues de mer à la Gustave Doré pour ajouter à l’évocation, à l’imaginaire ; une chanteuse superbe, et qui est tout sauf une diva, mais une servante, humble, et fidèle jusque dans la mort ; un jeune chanteur d’exception pour nous donner un quart d’heure d’exception. Et un metteur en scène qui donnerait dix fois plus s’il en rajoutait dix fois moins. Repris avec deux autres clefs de fa, cela s’imposerait autrement !

 

Opéra du Rhin, Strasbourg, 26 janvier 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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