Concertgebouw d’Amsterdam, Mariss Jansons et Krystian Zimerman à Pleyel

 

À la place de l’Empereur annoncé, le Premier concerto de Brahms, avec le même Krystian Zimerman. Et la Neuvième de Bruckner pour conclure. Rien que ça. On ne mentionnerait même pas l’exploit d’endurance, pour le public aussi, dans un Pleyel devenu après la pause à peu près torride. Mais accompagnée de cette fraicheur ! La disponibilité de l’orchestre, répondant dans chacune des relances des gigantesques  déferlements de Bruckner avec une spontanéité, une vivacité qui restent celles d’une première fois ! Et Dieu sait que ce n’en est pas une, que le Concertgebouw est avec ce programme au cœur même de ses habitudes, ses meilleures habitudes. Mais exactement à l’instar de son chef Mariss Jansons, chacun des concerts qu’on a eu la bonne fortune d’entendre à Paris ces dernières saisons, eh bien, il s’y engageait comme si ce devait être son dernier. Avec la passion d’une intégrité à réaliser, d’une œuvre, celle même qu’on joue ce soir, qui peut recevoir ce soir-même la chance de valoir à elle seule toute une vie de musique, toute la vie de ceux qui, ce soir, vont lui donner une pleine heure, et en cette heure-là toute la musique dont ils sont porteurs. Pardon, mais cette façon de faire n’est pas (n’est plus) ni la mode ni la loi d’abord, nulle part. Cet engagement, cette abnégation. Ce désintéressement. Et cette fraîcheur de la première fois, cette nouveauté dans l’engagement de ce qui est pain quotidien, pourrait être routine.
 

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Ce qu’on a essentiellement eu hier soir, c’est des instrumentistes heureux de faire de la musique et le montrant ; et heureux que ce soit cette musique-là ; et avec ce chef ; et avec ce pianiste. Lequel pianiste du reste, Krystian Zimerman, ne se privait pas tout au long de son concerto de les interroger, solliciter, aiguillonner, relancer du regard comme si lui aussi (mais main dans la main du chef si on peut dire ; et voulant exactement la même chose que lui) prenait part à l’acte de les inspirer, et conduire. Son piano, est-il besoin de le dire, lui obéissait jusque dans l’extrême ambitus dynamique que ce concerto précisément requiert. Puissance écrasante quand il faut, de cataclysme : et murmures telluriques quand Brahms le veut. Quelle totalité à l’œuvre ! Et quel rêve cosmique, d’un jeune compositeur et pianiste qui s’ose à la fois poète et titan ! À ce degré de connivence entre tant d’instruments (et quels ! avec quels appels ! le cor !!) et un pianiste qui ici est à lui seul un orchestre, et en a les moyens.

C’est quelque chose d’attendri, comme un pressentiment d’une fin impossible, qui sortait de rien avec ce premier élan, si mystérieusement mélodique, qui illumine la <i>Neuvième</i> de Bruckner une fois que les cuivres ont lancé leur extraordinaire solennel incipit. Ambitus dynamique ici encore, mais sans les contrastes percussifs qu’il est de la nature du piano d’y mettre, pris ici dans la malléabilité de la masse orchestrale, aux douceurs rêches (pudiques ; prudes), comme en attente d’une autre lumière. Cette malléabilité, on sait à quel degré en quelque sorte mystique Karajan la malaxait encore, avec ses Wiener (le DVD existe : on peut voir et entendre cela), pour en obtenir une consistance sui generis, ne ressemblant à rien, hors du monde. Dans tout ce que fait le Concertgebouw nos pieds restent sur terre ; la substance profonde du son (de la musique) garde quelque chose de tellurique, minéral. Cathédrale non engloutie, dont tout le génie, tout le travail du chef consistent à montrer qu’elle se construit, et que ce qui la fait tenir est souffle vital, de bout en bout. Performance forcément athlétique, volontariste, pour les instrumentistes comme pour le chef. On n’a pas dit un mot pour décrire celui-ci. Pas besoin. Il est seulement celui par qui et à travers qui tout cela tient ensemble, et tient debout. Métier de chef.  

Salle Pleyel, 31 mars 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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