Otello de Rossini au Théâtre des Champs-Elysées

 

Merci d’abord, un grand merci, au Théâtre des Champs-Elysées. Après une longue fidélité, ses premiers récitals, tant d’étonnants one woman’s show, il nous offre Cecilia Bartoli de retour à la scène, et dans un rôle sublime. Est-ce croyable ? Depuis un lointain Chérubin dans une des reprises des Noces de Figaro (la production de Strehler) à la Bastille, elle n’était pas revenue. Il est vrai que l’opéra en scène, avec elle, c’est un problème. Autant il était faisable du temps de ses premières Noces et Cenerentola de l’entourer de partenaires de niveau comparable, autant pour les rôles d’assoluta qui sont désormais de plein droit les siens, c’est devenu à peine possible. Sur la petite scène de Zurich où elle travaille pour ainsi dire chez elle, et en équipe, elle paraît régulièrement. Tant qu’il s’agit de la Nina de Paisiello, de Clary de Halévy, du Comte Ory, de Sémélé, on peut (sur de vraiment grandes scènes, les équilibres ne se feraient pas). Mais maintenant c’est Otello, qui demande, outre la prima donna, de vraies pointures vocales, à la fois performantes et spécialisées, ténors de surcroît, pour des personnages théâtraux eux-mêmes mythiques (même si on est bien loin, autant de Shakespeare que de Verdi), et la donne est différente. Plus question de simples faire-valoir, qui doivent faire très bien, mais faire peu. Ici Otello, Rodrigo et Iago ont à s’imposer scéniquement, et chanter, chanter, chanter ; et vocaliser comme à la volée ; et délivrer tout d’un coup des , si possible comme des maisons. On ne peut pas faire cela avec des comprimarii. De la seconde garniture.

(DR)

Cecilia Bartoli (DR)

Et certes Zurich, d’où émane le spectacle que montre le TCE tous les deux soirs jusqu’au 17 avril, a bien fait les choses, aussi bien qu’on peut les faire aujourd’hui. Reste ce fait plat : qu’il ne se trouve pas un ténor au monde qui en engagement vocal fulminant, en agilités virtuoses, en panache, en qualité star soit aujourd’hui (ni depuis un bout de temps) à hauteur de Cecilia Bartoli. De si bonne volonté qu’on écoute et regarde, malgré l’engagement aussi extrême qu’ils peuvent où ils se mettent, nos trois ténors restent un cran, un très large cran au-dessous. De temps en temps une note ahurissante sort, elle claque, l’aile du phénoménal semble passer : sur quoi la voix retombe dans sa routine, sa monochromie, sa résonance maigre, l’évidence qu’un vrai orchestre dans la fosse lui mangerait ses harmoniques. Rien à faire. Un pur sang est là, qui caracole. Laissée seule, cette Desdémone atteint immanquablement l’ineffable : le cousu main du legato, l’expression et l’émotion tout naturellement infusées à la ligne de chant ou simplement à l’inflexion, la beauté arrondie et somptueuse du timbre, les vocalises, mais d’abord et avant tout la personnalité, sans laquelle toutes ces vertus compteraient peu, tout nous fait revivre un art du chant exceptionnel, que seule Bartoli sait faire vivre aujourd’hui. La vogue actuelle des pseudo-castrats chez qui se retrouvent quelques-unes de ces prouesses (projection et personnalité en moins) nous trompe désormais un peu sur ce qui fait le chant magique. Ce n’est jamais les accidents, si pharamineux qu’ils soient. C’est la substance. Or de la voix de Bartoli, son chant, si on les dépouille de tout abellimento, remis à nu, restent le timbre, la pâte et la masse de voix, la conduite de la ligne. Le classicisme. Il lui suffirait aujourd’hui encore d’un air de Chérubin, sans ornement aucun, pour faire la différence. Dépouillez les autres de leurs roulades, suraigus et gracieusetés, mettez-les à nu : le corps apparaît bien frileux.

Ajoutons, car il ne faudrait pas s’y méprendre : John Osborn nous chante un Otello aussi impressionnant qu’on peut le rêver aujourd’hui, mais l’idée n’aura effleuré aucun des spectateurs du TCE qu’entre cet Otello et sa Desdémone puisse intervenir l’échange électrisant vocalement (et qui scéniquement lui laissait, elle, les mains en sang) qu’il y avait entre Garcia et sa fille Malibran : accrochage qui a fait toute la furieuse et folle légende du bel canto romantique. Edgardo Rocha peut briller très à part en Rodrigo, avec son très bel air et Barry Banks faire remarquer la malice d’Iago, vocalement décalée. À tous trois on adresse compliments, et reconnaissance aussi. Sans eux, cette soirée ne serait pas possible, et ils la défendent (s’y défendent) au mieux.

© Vincent Pontet

Liliana Nikiteanu (Emilia), Cecilia Bartoli, Edgardo Rocha, Peter Kalman (Elmiro) – © Vincent Pontet

Des remontrances ont accueilli au rideau final Jean Christophe Spinosi, chef d’orchestre, et MM. Caurier et Leiser, metteurs en scène. Ont-ils, eux, servi l’œuvre au mieux ? Les timbres anarchiques (se courant littéralement après) de l’Ensemble Mattheus dès l’Ouverture avaient de quoi rendre inquiet. Et le fait est que les très engagés trois ténors auraient trouvé à sortir peut-être un peu plus de timbre et de projection, une plus grande variété émotionnelle de couleurs si le chef et les pupitres les y avaient invités et incités. Que peut-on bâtir sur du maigre ? Encore du maigre.

(DR)

Cecilia Bartoli (DR)

Quant à la mise en scène… Simplificatrice, n’obligeant personne à faire les pieds au mur, elle est à cet égard irréprochable. Il y a des portes dans les décors, et on s’en sert pour entrer et sortir. Le billard et le frigo dans le bunker d’Otello ne contrarient pas, mais n’impressionnent pas. De toute façon on préfère ce minimum vital aux débordements (luminaires, chaises) à la mode. Mais Otello est une œuvre dramaturgiquement faible, mal ficelée, sans tension ni suite vraie, au finale décevant, qui pour le coup a besoin de ses accessoires, le décoratif, le romantique, l’illustration : ce qui agrandit l’image et fait rêver devant. Petite robe noire comme si Desdémone était la môme Piaf et, celle-ci enlevée, combinaison pour mourir contre le mur, à la Carmen, neutralité, absence de couleur, de passion, de folie… Certes, on n’a pas de peine à lire cet Otello-là. Est-ce assez pour y croire ?

(DR)

John Osborn & Cecilia Bartoli (DR)

 

Théâtre des Champs-Elysées, 7 avril 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire