Tristan und Isolde à l’Opéra-Bastille

De g. à dr. : Violeta Urmana, Janina Baechle, le feu du vidéaste Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

 

© Ronaldo

© Ronaldo

Pour rien au monde on n’aurait manqué ce Tristan : le premier de Philippe Jordan pour qui le langage de Wagner, son discours, sont seconde nature, qu’il anime, dramatise sans l’alourdir, lui assurant d’ailleurs la continuité, le grand arc qui font les grandes soirées wagnériennes. Il dispose d’un orchestre aujourd’hui largement meilleur que celui (le même pourtant) qui a joué cette production de Tristan avec Salonen puis Gergiev et Bychkov. Il a de toute façon un don qui n’est qu’à lui de respirer le texte et de le souffler (l’insuffler) aux chanteurs de façon organique, il faut être dans son arbre généalogique pour faire cela avec Tristan, et aussi être éminemment un grand chef de fosse, par qui la symphonie et le chant, indissolubles chez Wagner, ne font qu’un en effet. Le sostenuto, c’est en même temps le mouvement, et un mouvement qui avance, un mouvement à tensions (et dans Tristan, spécifiquement, à nervosités et coups de colère) : là est le secret, et Jordan l’a en partage, inné. Ce premier Tristan nous a montré en outre des frémissements nocturnes, des moirures, toute une sensualité du timbre ; aussi peu mystique ou furtwänglérien que possible ; à la chaleur près (qui sans doute ne sera jamais un attribut naturel d’un chef si peu italien), on aurait pensé plutôt à De Sabata, ce debussyste et ravélien né.
 

Violeta Urmana et le feu (© Charles Duprat / ONP)

Violeta Urmana et le feu (© Charles Duprat / ONP)

 

Janina Baechle, Robert Dean Smith, Violeta Urmana (© Charles Duprat / ONP)

Janina Baechle, Robert Dean Smith, Violeta Urmana (© Charles Duprat / ONP)

Le cast est aussi performant qu’on peut le réunir aujourd’hui, avec Violeta Urmana contrôlant ses duretés jusqu’à offrir, au Nocturne, quelque chose de quasi murmuré, attendri, bronze où passent les plus beaux reflets de l’orchestre. Robert Dean Smith à force de concentration a porté au niveau de Tristan des moyens qui par nature étaient à la fois plus brillants (ce qui n’est pas utile ici) et plus légers. Avec Urmana, si différente à tous égards, il a réussi au II des prouesses d’intériorité, une intériorité qui projette et porte. Il n’est pas le premier Tristan (ni certes le dernier) qui au III laisse entendre dans sa voix qu’une hallucination de moins ne serait pas de refus. Mais il assume, réservant du timbre et même une sorte d’illumination finale pour Wie sie selig und mild.
 

Dean Smith, Violeta Urmana & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

Robert Dean Smith, Violeta Urmana & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

On ne chante plus Brangäne comme fait Janina Baechle, avec ce cousu main absolu du legato, cette attaque, cette couleur : avec elle-seule ce soir la grande époque du chant wagnérien revit, l’appel de Brangäne, il est vrai, est taillé sur mesures pour le montrer : mais qui le fait ainsi ? Non moins classique le Marke en outre si humain de Franz Josef Selig, sauf qu’il ne viendrait à l’idée de personne, lui, de dire qu’un Kipnis se retrouve en lui. Mais certes il est le meilleur possible aujourd’hui. Luxe, Stanislas de Barbeyrac souffrant (on tâchera de venir l’entendre), c’est Pavol Breslik, présent à Bastille pour sa Belle Meunière et son Tamino, qui double le Matelot du I et le Pâtre du III. Vertus de l’Ensemble !
 

Dean Smith, Violeta Urmana et vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

Robert Dean Smith, Violeta Urmana et vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

On est heureux qu’il y ait eu tant de satisfactions musicales à attacher à ce Tristan. Car le reste… Il ne semble pas qu’à sa mise en scène propre, où les personnages jouaient simple, strict, efficace, Peter Sellars soit beaucoup revenu resserrer des boulons et persuader les interprètes, tous nouveaux. Mais de toute façon cette mise en scène, pleinement suffisante et explicite, est mangée, niée, déglutie par le monstre dû à la technique (et nul doute au mercantilisme rebaptisé marché de l’art) issu du fantasme vidéaste de Bill Viola. Ce n’était pas la peine que Wagner à la fois librettiste et musicien harmonise avec tant de soin ce qu’il y a à entendre dans Tristan et ce qu’il y a à voir, et surtout ne pas voir, bien se garder de chercher à voir.
 

Janina Baechle, Violeta Urmana, Franz Josef Selig & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

Janina Baechle, Violeta Urmana, Franz Josef Selig & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

Le pouvoir envahissant de l’image (animée, en plus !) est tel qu’on ne peut se défendre de la suivre, elle, et pas Wagner. Tant que ce n’est que flot et rocher, passe encore, on peut s’en détacher. Mais qu’intervienne le visage humain et cela devient d’une indiscrétion inacceptable.
 

Tristan Und Isolde

Janina Baechle, Robert Dean Smith, Violeta Urmana et vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

 

Robert Dean Smith & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

Robert Dean Smith & vidéo de Bill Viola (© Charles Duprat / ONP)

 C’est confisquer la liberté, osons dire la créativité propre à chaque spectateur, celle qui lui permet, ayant acheté son billet, d’imaginer Tristan dans ses termes à soi à partir du prétexte qu’en offre la scène, sans y surimprimer des visages et des corps qui confisquent cela et en deviennent, strictement, obscènes. Se rend-on compte qu’on tue l’opéra avec ce genre de progrès mal placé, cette modernité qui n’est même pas mode ? Allons jusqu’au bout, alors, remplaçons l’orchestre par du synthétique, les chanteurs par des robots. Alors on jouira sans nuage ni mélange de l’initiation selon Bill Viola, puérilité. Ou bien on restera chez soi avec un disque, pour n’être pas privé de son imagination.
 

 

Opéra-Bastille
du 8 avril au 4 mai 2014

 
 
 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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