Tancredi de Rossini au Théâtre des Champs-Elysées

 

Josè Maria Lo Monaco (Isaura), Patrizia Ciofi (Amenaide), Tancredi (Marie-Nicole Lemieux), Antonino Siragusa (Argirio) / © Vincent Pontet

Josè Maria Lo Monaco (Isaura), Patrizia Ciofi (Amenaide), Tancredi (Marie-Nicole Lemieux), Antonino Siragusa (Argirio) / © Vincent Pontet

On ne peut pas dire sur Tancredi de choses plus intelligentes, mieux senties, plus alléchantes que ne le fait dans le programme le metteur en scène, Jacques Osinski : sur la vertu du silence, clé du personnage d’Amenaïde (et ressort essentiel en toute matière tragique), sur la dimension forcément politique d’un débat, issu en somme de Voltaire, et où l’invocation à la liberté a pu paraître électrisante, évoquer Bonaparte. Et caetera. Le malheur est que sur la scène telle que M. Osinski nous la montre, fort élégamment fournie, designed, il ne se passe rien ni d’électrisant ni même de dramatique ; rien en tout cas où nous, spectateurs, nous puissions percevoir des ressorts et des relances, une tension, des enjeux quels qu’ils soient (il ne suffit pas de lever le rideau sur un bureau de vote) ; ni même, attentat théâtral suprême, des personnages ayant quelque identité dramatique, quelque caractère (et caractéristique) que ce soit. On ne dira jamais assez le mal que font les metteurs en scène en rhabillant actuel les personnages d’opéra, croyant les rapprocher de notre quotidien. Ils n’ont de réalité que celle que leur donne leur costume. On ne rapprochera jamais du public de pareils énergumènes chantants, rendus en fait d’autant plus irréels, impossibles, qu’on les présente habillés comme vous et moi, d’une banalité ici d’abord grise, grise. Tancredi a besoin de son pittoresque (on n’a pas dit couleur locale), bord de mer, Sicile, débarquement d’exil, bataille, cadre et costume pour de si grands sentiments (bien théoriques) dont la seule vertu, pour être franc, est qu’ils ont à chanter des choses inouïes de difficulté, et deux ou trois fois sublimes.

Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi, Christian Helmer (Orbazzano) /  © Vincent Pontet

Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi, Christian Helmer / © Vincent Pontet

Enrique Mazzola, dirigeant l’excellent Philharmonique de Radio France (qui n’est pas naturellement le plus rossinien des orchestres), s’est un peu dangereusement laissé attirer dans le jeu de M. Osinski, consentant à des silences traités comme des suspens et qui ne sont que des temps morts de plus, nous donnant à deux le Tancredi le moins rythmé, alerte, engagé, passionné qui soit. C’est meublé chic, clean, anonyme et indifférent ; on pourrait être à Boris, ou La Vestale. Honnêtement, Tancredi donné en version concert (mais permettant à Mlle Lemieux le costume bleu un peu policier du II, où elle est à croquer) aurait prétendu à beaucoup moins, et donné beaucoup mieux.

De g. à dr. : Josè Maria Lo Monaco , Sarah Tynan (Roggiero), Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi, Christian Helmer, Antonino Siragusa / © Vincent Pontet

De g. à dr. : Josè Maria Lo Monaco , Sarah Tynan (Roggiero), Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi, Christian Helmer, Antonino Siragusa / © Vincent Pontet

Car il est distribué aussi bien qu’il est aujourd’hui possible. Ce n’est pas la faute de Antonino Siragusa (Argirio) si, chantant avec une si bluffante virtuosité ses airs simplement insensés, il le fait d’une voix de ténor simplement atroce. Chanter les notes est déjà un exploit, mais il montre le panache, il démontre le style. Hélas, c’est atroce à entendre. Gentille performance clef de fa avec l’Orbazzano de Christian Helmer, une prestance. Charmants petits airs de tout petits comprimarii, José Maria Lo Monaco (Isaure) et Sarah Tynan (Roggiero) qui les chantent bien.

Marie-Nicole Lemieux, Sarah Tynan, Christian Helmer (à terre) / © Vincent Pontet

Marie-Nicole Lemieux, Sarah Tynan, Christian Helmer (à terre) / © Vincent Pontet

Patrizia Ciofi & Marie-Nicole Lemieux / © Vincent Pontet

Patrizia Ciofi & Marie-Nicole Lemieux / © Vincent Pontet

Patrizia Ciofi est Amenaïde, le rôle de loin le plus lourd, et vocalement le plus flatté (mais, on l’a dit, bien imparfaitement défini ici, et pas par sa faute à elle). Elle n’a pas le charme élégiaque de Katia Ricciarelli, qu’on y a entendue autrefois : mais davantage de nerf, de décision, de quoi imposer un vrai portrait de femme forte, qu’on ne fait que deviner. Mais quelle fantastique mise en jeu de la totalité de ses ressources vocales (y compris de timbre) qui nous a valu la plus formidable prestation d’elle qu’on ait jamais entendue, et légitimement ovationnée. Malgré la popularité de Di tanti palpiti, tube mythique pour la bonne société 1820/1830 (on lit cela partout dans Balzac, dans le Comte de Monte Cristo), Tancredi est moins bien loti : mais tant dans l’arioso, legatissimo ou murmuré, colorant comme un cor anglais, que dans les cabalettes déjantées, Marie-Nicole Lemieux y fait valoir une clarté de timbre, un lyrisme, une noblesse (un rien hasardée aux limites aiguë et grave) de grandissime style. Elle impose une qualité d’émotion silencieuse, assez magique, dans la fin soft (tout sauf le happy end attendu) qui conclut paradoxalement ce que Rossini a voulu mélodrame héroïque. Hélas, à ce moment, depuis deux bonnes heures déjà, du fait des maîtres d’œuvre, l’action sur scène est inerte, énervée, mouvementée comme une steppe ; et les personnages ainsi anonymisés de simples mannequins. En costumes, avec un décor qui les montre dans leur seule réalité possible, en héros d’opéra, comme ils auraient vibré autrement ! Et nous donc !

Antonino Siragusa , Marie-Nicole Lemieux (à terre), Patrizia Ciofi / © Vincent Pontet

Antonino Siragusa, Marie-Nicole Lemieux (à terre), Patrizia Ciofi / © Vincent Pontet

 

Théâtre des Champs-Elysées, 19 mai 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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