Ein Deutsches Requiem à la Salle Pleyel

 

Est-ce l’adieu, presque, à Pleyel ? Alors c’en est un beau. La salle n’a plus guère rien en commun avec celle, velours et petites loges, où j’ai dû entendre mes premiers Kempff et encore Flagstad en récital aux années 50 ; et même mon tout premier Requiem de Brahms, que dirigeait Schuricht. On s’est fait à sa nouvelle acoustique, fraiche. Et même ce nouveau décor nous en a déjà laissé, de glorieux souvenirs ! Peu auront égalé en excellence, en intensité, celle-ci, et d’abord parce que c’est un produit entièrement maison, l’Orchestre de Paris dans son jus, laissant entendre ses prodigieux progrès, et ceux de son Chœur, eux, simplement vertigineux ; dans un répertoire exigeant, et qui le flatte ; avec des solistes merveilleux, et habituels. Quelle aventure d’avoir à quitter cela, au moment où, enfin, un seuil si essentiel est franchi, et dans ce cadre précisément ! Paavo Järvi y est encore neuf et Lionel Sow, chef de chœur, plus encore. Merci que déjà ils nous en aient donné autant. L’ovation les associant absolument le leur a montré. On le redit.

Le Tombeau resplendissant, d’un tout jeune Messiaen, longtemps autocensuré, ouvrait le concert, en fanfares furieuses de cuivres exaspérés (mais tenant leur intonation rudement bien) ; elles encadrent ce qui en contraste est la suavité même, des cordes et des bois attendris, quasi virgiliens, et c’est un régal sonore d’entendre le reste de l’Orchestre nous le donner ainsi !

Marita Solberg (DR)

Marita Sølberg (DR)

L’admirable idée est que sans entracte, le temps de faire entrer le chœur et les instrumentistes restant pratiquement en place, on enchaîne avec le Requiem de Brahms, d’une couleur générale et d’une texture orchestrale tellement autres, mais dont les premiers grondements graves d’emblée établissent le climat, voix de forêts, de peuple en marche, de prophétie. Järvi nous a dirigé cela avec une simplicité, une franchise, un respect qui est en même temps une ferveur, une carrure aussi, exemplaires, lançant les orages de cuivres et respirant en même temps que lui les interventions du chœur, les extrémistes comme les murmurées. Celles-ci auraient pu être plus soft encore, le modelé viennois n’y est pas et ne cherche pas à y être, elles font éclater une franchise (les dames), une fraîcheur encore un rien verte ; mais avec une clarté, une tenue enviables.  On peut trouver un rien rapide le mouvement du solo de soprano, Ihr habt nun Traurigkeit, mais la voix lumineuse, frêle autant qu’il faut, un rien tremblée de Marita Sølberg l’emplit d’un souffle, exquise d’allègement attendri au si bémol.

Matthias Goerne (DR)

Matthias Goerne (DR)

De toute autre portée et calibre sont les deux interventions du baryton Matthias Goerne, témoin impressionné de ce qu’il a vu : et il faut l’entendre prononcer son Geheimnis visionnaire. La profondeur du souffle, les couleurs modelées et nuancées comme en pleine pâte, la projection des mots et leur autorité, tout concourt à en faire une incarnation de théâtre de premier ordre. Lui aussi, quel chemin parcouru depuis ce premier Requiem qu’il donnait avec l’Orchestre en 2005, encore à Mogador !

Une des trois ou quatre plus immenses œuvres chorales au monde, ainsi donnée jusqu’au bout, avec cette ferveur et cette unanimité collective, cela méritait un grand merci.

 

Salle Pleyel, le 22 mai 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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