L’Incoronazione di Poppea à l’Opéra Garnier – Krystian Zimerman à la Salle Pleyel

Jeremy Ovenden (Néron) & Karine Deshayes (Poppée) (© Opéra National de Paris / Andrea Messana)

 

Cette Incoronazione est aussi accomplie, aboutie que le Pelléas signé Robert Wilson : et elle l’est du tout premier coup. D’ailleurs, elle déconcertera presque tout le monde : ceux qui attendent une action colorée,  une mobilité scénique supposée shakespearienne ; mais aussi le wilsonien convaincu. Lui pourra y trouver un goût de too much : la beauté des lignes y devient objet en soi, et presque trop léché par une lumière trop amoureuse ; à la limite, on est chez Narcisse. Quant à l’élan érotique, partout dans les mots, les situations, la musique, c’est comme si le spectacle jouait à l’interdire. Ce qu’on nous montre, à un degré troublant de perfection étudiée, c’est manières, manœuvres, la vanité ; un mépris gourmé du mouvement comme tout le monde l’imagine, celui qui apparaît.

Ils trouveront bien longuettes ces presque trois heures de spectacle, ceux qui ont appris leur Monteverdi ici même, sous Liebermann. Alors la scène d’ivresse intellectuelle Lucain/Néron, géniale excitation mutuelle à la création poétique, était un numéro pour en rire, un duel d’échasses Sénéchal/Vickers. Pour éviter d’être statique L’Incoronazione 2014 cherche, et trouve, mieux. Les fabuleux éclairages de Robert Wilson, d’un nacré pastellisé simplement magique, sont par eux-mêmes porteurs d’une autre vie qui ne cesse de faire signe, de faire drame ; d’une qualité de vie théâtrale qui tient aux mots, à l’attention portée au détail, à l’intelligence du texte, à l’esprit. Elle exige le sacrifice du pittoresque et du coloré, imagé ; du sensuel. L’ascétisme hautain de Wilson ne se permet pas ce premier degré. De superbes manières seulement. Cette gestuelle parfois dansante est assez neuve chez lui ; les costumes ne sont plus de Frieda Parmegiani, la carrure, le tranché japonisant n’y sont plus : Jacques Reynaud offre des moires miroitantes, des cols gourmés, avec du courbe parfois, du bouffant. Rien d’allumé ni même simplement physique entre Néron et Poppée, aucun entrainement érotique ; calcul seulement, manipulation, chez des personnages carrément antipathiques (que le livret montre tels). La dureté glaçante de cette Poppée est accentuée par un faux front et une coiffure qui iraient à Bette Davis jouant Elizabeth I (Ottavia est plutôt Gloria Swanson jouant la Méchante Reine, elle ne s’attirera pas beaucoup de sympathie non plus). Le seul moment où Néron se lâche, laissant agir sa plus vraie passion, est celui où, en duo avec Lucain et l’un excitant l’autre, il se fait poète/chanteur (Cantiam…). Là enfin pour une fois il s’incarne, irrésistible, se transportant lui-même (et nous transportant) dans une sorte d’extase. L’illustre duo final en revanche censure l’ébriété érotique qu’y mettaient, également allumés, Vickers et Gwyneth Jones ici même comme David Daniels et Antonacci à Munich, pour ne rien dire du couple Eric Tappy et Rachel Yakar dans la production fondatrice de Ponnelle, que le DVD nous a préservée (il est vrai qu’eux deux, dès que Poppée retenant Néron lui met en travers du ventre un bras qui sait très bien ce qu’il y fait, il n’y a plus aucun doute sur la nature de leur affaire). On ne peut y être plus admirablement chantants, mais plus gourmés, froids, comme d’avance divorcés, que Jeremy Ovenden et Karine Deshayes.

Jeremy Ovenden (Néron) & Karine Deshayes (Poppée) - © fomalhaut.over-blog.org

Jeremy Ovenden (Néron) & Karine Deshayes (Poppée) – © fomalhaut.over-blog.org

Varduhi Abrahamyan (Othon) - © fomalhaut.over-blog.org

Varduhi Abrahamyan (Othon) – © fomalhaut.over-blog.org

Répétons-le, il ne faut rien attendre ici de parfois burlesquement shakespearien, ni même théâtral au sens ordinaire. Mais autre chose est procuré, à un degré de maîtrise sidérant : à la fois l’ostensible et dédaigneuse immobilité, dans la gestuelle et l’attitude de personnages suprêmement élégants et comme vidés d’eux-mêmes ; et en plus du mouvement impalpable d’une lumière jamais fixe, arrêtée, mais qui vibre sur place, le frémissement propre, la vibration du texte lui-même. C’est Testo en personne qui prend la parole et pourvoit à l’action dramatique, comme dans le Combattimento. Aucun hors-d’œuvre pour nous en distraire : pas de Sénèque à trop flatteuse voix de basse (comme Ghiaurov ou Moll) qui vous fasse de Solitudine amata un moment musical à part ; ni d’Ottavia dont les interventions apparaissent comme des quasi airs et puissent être entendus en disque, hors contexte (comme Berganza jadis à Aix, ou Christa Ludwig ici-même). Un seul personnage échappe par sa palpabilité, mais son tremblé humain en même temps, ses trop vrais états d’âme, à la vertu en quelque sorte abstraite, dépersonnalisée, de cette sensationnelle galerie de fantoches (ou monstres) : l’Ottone de Varduhi Abrahamyan, pour une fois glorieusement mezzo, et très opportunément soustrait à l’affadissement vocal baroquisant. On la découvrait à Toulouse à ses débuts il y a quelques années, Pauline de Dame de Pique d’une qualité de chant rare. Au contact d’Orphée elle s’est épanouie. Le naturel, la fluidité, la sensibilité de ce chant, de cet italien aussi, si immédiatement senti et dit, illuminent la scène d’une chaleur d’un autre ordre. La partition n’offre rien de si beau et émouvant qu’Ottone disant faire retour au centre de lui-même comme à sa propre fatalité. Dans les accents d’Abrahamian passe par moments comme un souvenir de Gorr. Son échange avec Drusilla (l’excellente Gaëlle Arquez) continue d’installer du réel dans cette allégorie politique vouée à la facticité. Le fil dramatique conducteur de la soirée est là.

Andrea Concetti (Sénèque) & Jeremy Ovenden (Néron) - © Opéra National de Paris / Andrea Messana

Andrea Concetti (Sénèque) & Jeremy Ovenden (Néron) – © Opéra National de Paris / Andrea Messana

Cette Incoronazione est l’absolu contraire du festin vocal offert par Liebermann : mais un régal de style. Hors pair à les deux Nourrices : celle d’Ottavia (Giuseppe de Vittorio) nous délivre ses irrésistibles couplets sur le vieillissement chez les femmes ; et Arnalta (Manuel Nuñez Camelino) fait de sa berceuse, Oblivion soave, un moment d’étrange poésie. Ce ne sont que des comédiens, mais venus de chez Strehler, aux voix graves et timbrées comme telles ; ils parlent leur texte, mais rendent à l’instant même évident tout ce qui chez Monteverdi est au-delà des valeurs du chant d’opéra quelconque (fût-il de luxe). À propos de berceuse : Poppée endormie dans ce jardin féerique et sous ce ciel de nacre, c’est un tableau d’une beauté rare…. Entre dix…

Karine Deshayes (Poppée) & Manuel Nuñez Camelino (Arnalta) - © Opéra National de Paris / Andrea Messana

Karine Deshayes (Poppée) & Manuel Nuñez Camelino (Arnalta) – © Opéra National de Paris / Andrea Messana

On connaît les timbres exquis, si vrais, tout sauf pédants, du Concerto Italiano. Des violons d’une présence inouïe y apportent des relances qui sont en soi une vie scénique. Rinaldo Alessandrini anime, brasse, modèle tout cela de ses mains nues, d’où tout semble émaner, vivant, juste d’accent, théâtral par la simple mise en scène du son. Il est juste de citer Giuseppe Frigeni, assistant de Wilson : c’est à son travail qu’on doit que les comédiens/chanteurs mettent dans leurs mots ce frémissement en symbiose avec leur geste, vraie mise en scène du texte. Le fini musical et vivant du spectacle vient de là. Reste (seulement !) à y mettre le style, la forme, tout ce qui affecte l’immobilité. Vraie quadrature du cercle. Dans cette Incoronazione si rare, si accomplie, c’est le style qui est théâtre ; et la lumière, vibration musicale. Œuvre d’art en vérité ; et même objet d’art. Et magie, décidément.

 Opéra Garnier, 7 juin 2014

 

DR

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Krystian Zimerman

Il n’y a rien qu’on puisse dire ou décrire des trois dernières sonates de Beethoven enfin jouées par Zimerman, groupées, les trois comme une seule et même. Il a pris le temps de les méditer, il s’est mis à leur hauteur morale (la hauteur technique allant de soi), il ne les affronte pas en challenger mais les regarde dans les yeux et les joue comme si la Grande Ombre les lui avait promises, et que lui-même n’ait eu qu’à grandir, lentement, prudemment. Aussi nous les livre-t-il définitives : la forme elle-même, accomplie dans la sonorité ; et en même temps la forge, l’acte du titan à l’œuvre. L’évidence subjugue. Et le critère de la réussite au fond va être bien simple : cet air d’accomplissement joyeux  sur le pianiste à la fin, mieux qu’un sourire. Plus d’un sera reparti avec le sentiment de n’avoir pas entendu de la musique seulement, et la plus belle, la plus noble du monde ; mais d’avoir assisté à quelque chose d’un autre ordre, une rencontre à un autre niveau.

 Salle Pleyel, le 6 juin 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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