Philippe Jordan et Anja Harteros à l’Opéra-Bastille (Bizet, Strauss et Ravel)

 

Il  faut savoir ne pas être trop gourmand, une façon de faire attention et de savourer nuit à une autre. Aussi a-t-on attendu la fin des soirées de ballets (Balanchine pour Bizet, Millepied pour Ravel) pour entendre dans la nudité et la pureté du concert la Symphonie en ut de Bizet (alias Palais de Cristal) et Daphnis et Chloé, réduit à ses deux Suites, mais avec son chœur. Et la récompense est grande. L’Orchestre de l’Opéra emmène ce programme à Vienne, avec en plus la Valse de Ravel (dont le projet initial s’appelait Wien, tout simplement), qui dépaysera les Viennois très fortement (les Valses nobles et sentimentales du même Ravel le feraient quand même un peu moins).

© Angela Zadra

© Angela Zadra

Autre ajout au programme, qui indéniablement le glamourise, mais lui enlève un peu de son unité thématique : la Mondscheinmusik de Capriccio et son monologue final chanté par Anja Harteros. Superbe en framboise, sculpturale, disciplinée dans la conduite de la voix à un degré aujourd’hui unique, elle nous a mis à ses genoux, malgré la superbe distance qu’elle apporte à son effusion même, tout sauf la blondeur charmeuse des voix désormais habituelles dans les Strauss moins brutaux. Mais elle va, elle, au bout de chaque son, l’attaque est miraculeuse, le son tenu, les mots limpides. Cette pureté et cette tenue sont, on le répète, uniques. C’est pourtant dans les Leonoras de Verdi, dans Don Carlos, demain (on espère) dans Aida, que cette voix à cantilène, qui met son effusion et sa chaleur dans la cantilène, se donne de la façon la plus idéale. Quelle leçon vivante de chant et de style ! Ovations.

Philippe Jordan est d’ailleurs parfaitement légitime dans le programme qu’il va ensuite présenter à Vienne (l’autre comporte la Fantastique, l’Ouverture de Tannhäuser et des lieder orchestrés de Strauss avec Thomas Hampson).  Il est naturel et même nécessaire que montrant à Vienne l’Orchestre de l’Opéra il le fasse entendre dans de la musique française qui n’est pourtant pas son territoire premier. Or il y est magistral. C’est dire, doués mais individualistement doués comme sont nos musiciens, quels progrès ils ont faits depuis qu’ils ont un chef permanent, qui les a conduits (et quasiment initiés) au Ring dans Wagner mais beaucoup fait travailler dans Strauss, Elektra cette saison même, mais Arabella et Capriccio avant, et même il y a fort longtemps certain Rosenkavalier simplement repris, mais qui soudain sonnait autrement. Il y a eu des concerts symphoniques aussi, assidûment, saison après saison. C’est un orchestre qui n’a pas à craindre de sortir de sa fosse que Jordan peut emmener à Vienne, comme à la parade. Bon voyage !!

© Jean-François Leclercq (ONP)

© Jean-François Leclercq (ONP)

On a adoré dans la Symphonie de Bizet une dimension de plein air, généralement laissée implicite : avec un grand orchestre elle peut l’assumer. On avait déjà remarqué avec La Flûte enchantée au printemps cette façon qu’avait eue Jordan de tirer Mozart légèrement, affectueusement, vers quelque chose de plus 1820, de plus cousin de Schubert : et il y a un peu de Schubert aussi, très affectueusement mis, dans ce Bizet-là, qui sonne tout sauf grêle. On y remarque l’inimaginable progrès en consistance et en sonorité des cordes. Les allers et retours, alternant pizzicati et plénitude, entre violons et altos, ont eu quelque chose de féerique — les interventions non moins magiques du cor, du hautbois pouvant être tenues pour d’avance acquises. Quittant sa baguette (qui paradoxalement ne va pas sans lui donner quelque raideur de geste, dont au demeurant l’écoute ne se ressent pas du tout), c’est à mains nues que Jordan nous a modelé l’Adagio, où on peut très bien rêver le sublime adage dansé qui peut aller avec. Ici l’esprit de la danse se fait chant. C’est assez nous combler.

C’est une bonne action que l’Opéra nous ait enfin donné Daphnis avec son enveloppement choral, si mystérieux chaque fois qu’il intervient, si virtuose. Il n’y a guère de chœur associé à un simple Orchestre qui soit capable d’autant, il faut une maison d’Opéra derrière. Toute la perspective sonore de Daphnis s’en trouve changée ; soustraite à l’ego des purs chefs de concert ; poétiquement unifiée à une hauteur simplement autre. Et quelles interventions instrumentales ! Il faudrait toutes les citer, avec la flûte, le piccolo, le violon, hors pair. Face à cette apothéose sensuelle de timbres, et d’unité dans le fondu des timbres, se permettra-t-on de dire que la Valse, concluant, fait en quelque sorte anticlimax ? Avec son désorganisé volontaire, son grinçant, ses sonorités savamment rendues à une sorte de jungle… Stupéfiante gifle musicale et sonore, la voilà assénée de façon jubilante, transcendante.

 

Opéra-Bastille, 16 juin 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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