L’Orchestre de Cleveland à Pleyel, l’Orchestre de l’Opéra à Garnier

 

Il faudrait des pages pour détailler l’effet subjuguant produit par le second des deux concerts de l’Orchestre de Cleveland, qui voyage peu, est rare en tout sens du terme, et ne pense pas d’abord à sa promotion. Mais il veille à son image, et la garde. Georg Szell avait fait de lui un instrument d’une précision, d’un équilibre sans concurrence : qualités qui ne sautent pas plus aux yeux que ne le fait le cousu main, ne flashent pas, mais créent une sorte de hiérarchie à part, où Cleveland fut longtemps numéro 1, pour ne pas dire le seul. La légende dit avec quelle attention fervente Boulez allait écouter cela. D’immortels enregistrements, Mozart avec Casadesus ou Serkin, Brahms avec Serkin, ont fait de l’ère Szell le paradis perdu d’une perfection qui se veut perfection, et dure.

Franz Welser-Möst est à sa tête depuis une quinzaine d’années déjà et, dans ce monde où tout change et si vite, la sonorité de cet orchestre unique, miracle, est restée à la base la même : luminescente et acérée, avec une distinction (en tout sens du terme) et un effacement aussi, admirable, d’instrumentistes somptueux qui s’écoutent comme s’ils faisaient de la musique de chambre. Le renvoi et la reprise des phrases, des thèmes, du mouvement, à l’adagio de la 2e Symphonie de Brahms notamment, nous renvoyait à une sorte de fluidité dans l’allant du son qui est le classicisme même, élégance supérieure de la phrase, étagement savant des plans, tout cela allant comme de source. Teufel Amor, l’Hymne symphonique de Jörg Widmann en création française (pas loin d’une demi-heure quand même !) qui s’intercalait entre l’Ouverture Tragique et la 2e Symphonie laissait voir, dans un tout autre esprit, les mêmes vertus : comme une démonstration du son et de l’espace sonore tels que l’orchestre les produit, des timbres individuels de chacun, de leur effet (souvent) de masse, mais leur audibilité aussi, à nu, et parfois jusqu’au moins que fil de voix. Sans show pourtant. Mais magistralement tenu en main, sans un geste de trop, par un chef qui absolument modère et domine et commande. Widmann et Brahms sont également traités au sommet, la suffisante différence entre eux étant le lyrisme, à l’envol si pur ! Dans Brahms, un Brahms de prairie et de fin d’après-midi (la mélancolie perce, cela va sans dire), voyez Welser-Möst : le bras droit bat, la main gauche semble ne faire que parfois flatter et caresser l’encolure d’un Pégase céleste, dont le vol est musique. Le chef ne se montre pas plus que l’orchestre ne se pousse et paraît. Mais quelle maturation succulente, dans cette réserve.

 

© J.F. Leclerc (ONP)

© J.F. Leclerc (ONP)

On attendait d’être plus avancé dans la série mais, à côté de Cleveland, on dira deux mots aussi du coup d’envoi donné par Philippe Jordan au parcours beethovénien d’un an où il entraîne l’Orchestre de l’Opéra dont ce n’est pas le pain le plus quotidien (pourtant sa Flûte récente, entre Haydn et Schubert par plus d’un de ses aspects sonores, nous mettait en appétit). L’Opéra Garnier n’est pas le lieu rêvé pour ce type de soirée symphonique, les autres étapes de ce parcours seront à Bastille. On en parlera plus en détail. Mais comment ne pas souligner en début de saison l’extraordinaire (clevelandien) fini instrumental, précis et ciselé, lyrique et chantant pourtant (et lumineux) obtenu déjà ! Rien que 2e et 7e en cette première étape. Mais dans l’allegretto de cette 7e, quels étagements de plans, quels miraculeux pieds légers (pour Nietzche, le signe du divin) dans les rentrées instrumentales ! Aux altos, on rêvait. Dans cette même salle, depuis la nuit des temps, le corps de ballet défile, et chaque fois on s’émerveille : les alignements, la grâce. Ah, le Beethoven de ce soir n’avait pas de sabots ! Ne manquons pas la seconde étape, le 7 novembre, à Bastille cette fois, avec la 1e et l’Eroica.

 

 Salle Pleyel, le 21 septembre 2014
Opéra Garnier, le 10 septembre

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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