La Chauve-Souris de Johann Strauss à l’Opéra-Comique

 

© Pierre Grosbois

© Pierre Grosbois

C’est beaucoup demander à une seule et même Chauve Souris de : 1/ oublier et nous faire oublier Vienne, son cadre, son ambiance, sa culture pour mettre à la place Paris (ou plutôt la France profonde des petits bourgeois) comme chez Meilhac et Halévy, auteurs du Réveillon qui est à l’origine première de tout cela, 2/ essayer une traduction française inédite, 3/offrir son premier vrai challenge à un assez neuf metteur en scène, 4/nous mettre, nous spectateurs, en face du miroir que le théâtre nous tend, de nos comportements, notre morale hypocrite etc. Soyons plus simples. Sitôt les personnages en scène la chose n’est que trop claire. Nonobstant toutes déclarations d’intentions et seconds degrés annoncés dans le programme, le public cet après-midi n’est venu que pour une chose. Se poiler. À toute occasion qui se présente. Dès qu’un fer à repasser se met à fumer, le voilà hilare. Bruyamment. Pas assez pourtant pour couvrir le boucan qui monte de la fosse (fichue acoustique de l’Opéra-Comique), que déjà essayent de combattre les chanteurs au plus sonore (les messieurs) ou strident (les dames) de leurs voix.

 

De g. à dr. : Chiara Skerath, Stéphane Degout, Sabine Devielhe (© Pierre Grosbois)

De g. à dr. : Chiara Skerath, Stéphane Degout, Sabine Devieilhe (© Pierre Grosbois)

Bien tristounet spectacle, quand on n’est pas venu pour principalement se poiler mais, plus modestement, rire, sourire en tout cas, se régaler des finesses de la musique, de celles aussi du savoureux texte allemand d’origine qu’aucune traduction ne rendra ni n’égalera. On s’étonne, soit dit en passant, qu’en un temps où tout, pour être chic, se chante en sa langue d’origine, fût-ce le hongrois, on se soit senti un tel besoin de donner cette Chauve Souris précisément dans la langue du public — sans doute pour mieux lui tendre ce fameux miroir. Mais de miroir on a vu surtout, dès l’Ouverture à rideau ouvert, cette grande télé plate en scène pour que le chef (c’est Marc Minkowski) s’y voie, et que nous le voyions se voir (ô, mise en abyme ! ô redoublement ! ô délices) dirigeant son Strauss, et pourquoi pas, à Vienne pour changer ? Pour le Premier de l’An ?

 

Sabine Devieilhe, Jodie Devos & Franck Leguérinel (© Pierre Grosbois)

Sabine Devieilhe, Jodie Devos & Franck Leguérinel (© Pierre Grosbois)

Tout ça va être décoré, meublé, jupé ou culotté, chemisé non point laid ni vulgaire, mais ordinaire. Le public donc, vous et moi, dans notre quotidien, comme dans feu « Au Théâtre ce soir » et ensuite les séries télé. Sans aller jusqu’à évoquer Munich (ou Vienne, ou Zurich, où tout le monde n’est pas allé), dans la bonne solide province française peu donneuse de leçons on ne trouvait pas mauvais d’offrir à La Chauve-Souris un air de fête (de Fêtes), sinon de luxe ; qu’elle s’habille et pétille en conséquence. La fibre républicaine évangélisatrice de nos responsables théâtraux veut autre chose. On nous tend le miroir. Et qu’il, et qu’on, réfléchisse. Pardon, mais le citoyen, quand il réfléchit, préfère le faire hors de l’entraînement collectif, de la contagion d’une salle échauffée. Pardon lecteur, mais vous aurez compris qu’on finit par sentir de l’impatience devant cette façon doctrinale de nous confisquer notre tout simple plaisir d’aller au théâtre pour, à la place, nous faire penser. Mes voisins de rang se poilaient et c’est tout, et c’est tant mieux pour eux. Simplement : si un fer à repasser qui fume y suffit, pas besoin alors des grands moyens onéreux du théâtre lyrique. Qu’on remplace l’orchestre chic et cher par une bande magnétique, les chanteurs de niveau Mozart par des candidats karakoé et qu’on garde l’argent pour ceux qui présentent les œuvres belles, humblement, comme elles méritent d’être montrées.

 

Stéphane Degout & Chiara Skerath (© Pierre Grosbois)

Stéphane Degout & Chiara Skerath (© Pierre Grosbois)

Dommage, car le cast donne à peu près ce que le paysage lyrique offre de mieux : chez les messieurs les sonores (et tenant le son) Stéphane Degout, toujours rayonnant de santé et sobriété artistes en Eisenstein (oui, la nouvelle traduction a gardé leurs noms viennois à ces messieurs-dames) ; Florian Sempey, Falke sonorissime ; Philippe Talbot remplaçant au pied levé dans Alfred Frédéric Antoun indisposé : Franck Leguérinel en Frank… Chez les dames on fait très fort succès à Sabine Devieilhe (Adèle), abattage, jolies jambes, cocottes vocales à brio, guettée par (déjà ?) la stridence ; et l’absolument délicieuse Chiara Skerath (Rosalinde), qui a du timbre (c’est devenu rare) et joue vocalement du timbre (c’est devenu unique) : son duo de la montre avec Degout et sa Csardas sont à peu près les deux seuls moments musicaux qui aient fait ressembler ce qu’on entendait à une Chauve Souris fréquentable. De quel côté (ou genre) faut-il ranger le contre-quelque chose qui chantait Orlofsky ? Dans le doute on s’abstient.  Pantalonnade et costume marin. Suçons notre pouce et trépignons, nous aussi.

 

Florian Sempey,  Kangmin Justin Kim (© Pierre Grosbois)

Florian Sempey, Kangmin Justin Kim (© Pierre Grosbois)

 

2014-2015_visuel_trois_valsesTrès imprudemment, entre deux Chauve-Souris, l’Opéra-Comique programmait le film Les Trois Valses. La musique est d’Oscar Straus, les couplets (et avec quel chic, quelle main !) d’Albert Willemetz. Jeanne Lanvin habille Yvonne Printemps et elle, c’est le ciel qui lui habille son filet de voix. Et c’est Fresnay qui valse avec elle ! Il est là, en 1938, l’authentique axe Paris-Vienne : en esprit, et en musique.  Ah, voilà qui certes n’est pas ordinaire, et ne met pas tous ses moyens à bien montrer qu’il l’est. Et cela ne tend miroir à personne. Tant pis, on s’en passera. La meilleure soirée en tout cas, et de loin, qu’on ait passée dans un théâtre cette saison.

 

Opéra-Comique, 21 et 22 décembre 2014

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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