« Canticles » de Britten à l’Amphithéâtre Bastille

Anne Le Bozec & Cyrille Dubois (© Marie-Sophie Leturcq / OnP)

 

Avec le programme naguère consacré à Lili Boulanger, cette soirée Britten est sans doute la plus ambitieuse, la plus rare et nécessaire que la série Convergences nous ait offerte à l’Amphithéâtre Bastille, et sûrement la plus accomplie. Pas besoin cette fois de rechercher les œuvres à confronter, Canticles est un titre commun qui réunit cinq œuvres échelonnées sur pas loin de trente ans de la vie de Britten : et ils ne requièrent que très peu de participants, mais obligatoirement splendides, même dans (pour au moins deux d’entre eux) leur relatif effacement. Les deux premiers de ces Canticles sont d’une beauté et d’une radiance simplement surnaturelles, sommet et résumé économes, essentiels de toute sa production. Il n’est pas interdit de penser que le recours pour les deux derniers à des poèmes de T.S. Eliot n’a pas simplifié les choses à Britten. Le Cantique des Cantiques pour le I, la Bible la plus centrale pour le II, des traces de la guerre pour le III stimulent et inspirent jusqu’au plus essentiel de lui-même le poète, le prodigieux poète musical et musicien qui est en lui. C’est bien assez d’un poète dans un chef-d’œuvre.

C’est Peter Pears, Kathleen Ferrier et Britten lui-même au piano qui créaient ensemble Abraham et Isaac en 1952. Combinaison ineffable. Ce n’est pas mince éloge, on espère, que de dire que Cyrille Dubois (ténor), Xavier Sabata (contre-ténor) et Anne Le Bozec au piano pas un instant ne nous aient fait regretter les trois créateurs. La pureté de timbre, la pureté d’énonciation, la simplicité surnaturelle de Cyrille Dubois sont un miracle en soi ; Sabata, certes, le cède à Kathleen Ferrier en ce qu’il n’a pas ce timbre, resté unique : mais leur fusion et contraste à la fois dans le partage à deux de la voix d’Iahvé est d’une beauté, d’une évidence contraignantes, outre l’effet acoustique (et spirituel) produit, qui est inimaginable. La façon dont Anne Le Bozec imperceptiblement, humblement (mais omnipotente ici comme Iahvé) soutient cette prodigieuse fusion nous imposait ce sentiment, soudain saisissant : rien de si beau n’a été chanté en ce lieu béni que cette dizaine de minutes-là.

Et du coup on se dit, et l’émotion alors prend un bien autre tour : rien de pareille sorte sans doute n’y sera plus fait. Elle aura vécu avec le printemps prochain, l’exemplaire série Convergences que Christophe Ghristi nous offre pour la cinquième fois. Alors qu’elle a assuré des taux de remplissage qui n’ont jamais été loin de 100%, à des prix sans concurrence, populaires et même pédagogiques, obtenant sur des programmes sévères (celui-ci ne l’est pas peu) une qualité d’attention, d’écoute et de silence rarissimes, elle aura vécu…  Et cela à l’heure même où s’ouvre au public largement plus au nord l’orgueilleuse bâtisse au fronton de laquelle le nom de la musique n’apparaît même pas et au-dedans de laquelle (on en sort) ce ne sont pas l’écoute et l’attention et le silence qui seront prioritairement encouragés… « Pleurez, mes yeux », comme chantera Chimène dans le Cid ici-même, dans trois mois, quelques étages plus haut.

Pardon aux autres ouvriers de cette soirée qui oblige à l’attention, et en obtient une de si rare qualité,  si on leur consacre moins de temps. Stéphane Degout n’intervient, avec un admirable effacement, un admirable effet aussi, seulement dans le 4, Journey of the Magi. Le splendide cor de Vladimir Dubois seulement dans Still falls the rain (le 3). La harpe enchantée d’Emmanuel Ceysson, qui soutient avec une solidité stupéfiante le 5, The Death of Saint Narcissus, nous vaut entre les quatre autres d’admirables intermèdes quasi silencieux (comme il convient), détaillant la Suite, op. 83 de Britten. De si parfaits talents au service de leur propre effacement ! C’est admirable.  Aussi, malgré l’évidence radieuse de ce que Cyrille Dubois nous a donné dans My belovesd is mine, le 1, où il était seul, c’est au piano d’Anne Le Bozec qu’avant tout on dira merci pour cette soirée unique. Son piano, après tout, c’était Britten même. Animateur et âme.

 

 

Amphithéâtre Bastille, le 17 janvier 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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