Ariadne auf Naxos à l’Opéra-Bastille

© Opéra de Paris

 

Hiver de reprises. Il n’y avait guère de raisons de courir à l’Opéra revoir Bohème ou Don Giovanni, la première inusable, le second mode (et, sitôt vu le dispositif à couper effectivement le souffle, démodé) que ne venait recommander aucun particulier rafraîchissement côté distribution. Après un Mattei, un Schrott en Don Giovanni, ça ne crée pas l’indispensable. Usagés mais toujours solides, ces spectacles valent toujours largement mieux que les nouveautés lyriques qu’on a pu afficher ailleurs dans Paris.

 

Karina Mattila (© Bernard Coutant)

Karina Mattila (© Bernard Coutant)

Avec Ariadne auf Naxos, c’est autre chose. Spectacle pervers (mais non sans, çà et là, quelques plaisirs furtifs) signé Pelly, vieux d’une bonne douzaine d’années, il a été sans cesse repris, toujours soigné, sans jamais se voir attribuer d’héroïne éponyme de vraiment grand format. Riccarda Merbeth s’en est approchée, mais en troupière, sans le charisme personnel capable de secouer les tonnes de plâtras, poutrelles et pierraille sous lesquelles la mise en scène a choisi de l’enterrer (la reléguant du reste au grenier), peut-être pour mieux monter en épingle le nombril que montrait la première Zerbinetta de la production, Mlle Dessay. Le cheveu peinturluré et le jarret insolent, celle-ci entraînait vers des plages (Naxos est une île : voilà un livret respecté à la lettre, on espère) de joyeux drilles de masques eux-mêmes peinturlurés, baigneurs à galipettes façon Marx Brothers (le génie en moins), dont le mouvement perpétuel ayant tourné les têtes empêchait qu’on écoute ensuite les vingt minutes finales dont Riccarda Merbeth et Burkhard Fritz (à une reprise) n’ont fait l’inoubliable merveille qu’elles doivent être qu’à force de bonne voix et de simplicité, et grâce à un Philippe Jordan exalté au-dessus de lui-même.

 

Karita Mattila & Klaus Florian Vogt (© Bernard Coutant)

Karita Mattila & Klaus Florian Vogt (© Bernard Coutant)

Or ce soir, une Ariadne, qui se promettait le rôle depuis longtemps et vient de l’aborder à Covent Garden, une vraie Ariadne est là. Une mondiale, et qui de surcroît a été tenue à l’écart de l’Opéra de trop longues années. Karita Mattila. Déchaînée, elle assume les absurdités et les pénitences dont la mise en scène l’empêtre, elle les transfigure, dans une incarnation volontariste et totale, physique, vocale, musicale, réalisant l’absolu miracle de métamorphose qui est au cœur du chef-d’œuvre de Strauss et Hofmannsthal. Elle le fait avec une noblesse plastique, et un feu dévorant, de statue devenue ménade. Et elle le chante !… On a entendu dans le rôle Janowitz et Tomowa-Sintow, Crespin et Jessye Norman, Christa Ludwig et Caballé, et même (en 1962 !!) Rysanek dans sa première fraicheur flamboyante… Mais un tel accomplissement vocal emplissant de son, d’un son doré et glorieux, le moindre espace de la phrase, assumée jusqu’à son bout du bout !… Et ces si bémol, soit à gorge déployée (et quelle plénitude sonore stellaire, alors) soit allégés au pianissimo (mais timbré, substantiel) qu’exige Strauss… Ah, quelle fête !

 

Klaus Forian Vogt (© Bernard Coutant)

Klaus Forian Vogt (© Bernard Coutant)

Ce qui est mieux, Mattila n’y est pas seule. Pour une fois la voix de Zerbinetta, Elena Mosuç, est pleine, ronde, blonde, charnue, avec des agilités phénoménales (et quand on le lui demande le fa dièse dans la version sans Prologue), mais d’abord de la consistance ; une voix qui ne montre pas son nombril, mais son corps. Sensationnel ! Le ténor, Klaus Florian Vogt, ne l’est pas moins, à sa façon. Il est beau, grand, a été corniste et a du coffre. On est régulièrement surpris de n’entendre sortir de ce coffre (ce coffre corniste, si on peut dire) que ce timbre puéril et cette phrase bébête. Mais ce Bacchus serre d’autant mieux sa phrase que celle-ci monte plus haut, et comme ça ne cesse pas de monter, le voilà qui devient héroïque (mais puéril toujours). Ah, si Mattila avait eu Fritz en face d’elle, quel duo dans les étoiles ça nous aurait valu !

Sophie Koch (© Opéra de Paris)

Sophie Koch (© Opéra de Paris)

 

Dans le même costume du Compositeur qui a été le sien de bout en bout de cette production il semble que cette fois Sophie Koch flotte, différemment lumineuse, moirée de timbre, brillante d’aigus, à la fois royale et évidente, la même, sans qu’on la reconnaisse vraiment. Admirable Hofmeister parlé de Franz Grundheber. Parmi les masques on distinguera le Brighella de Cyrille Dubois, pénétrant et fin.

Mais le vrai miracle d’Ariadne est qu’on voudrait n’avoir d’oreille que pour les instruments, tous solistes, tous prodigieux (la trompette…), que Michael Schønwandt mène et dose en maître saucier.

 

Opéra-Bastille, le 19 janvier 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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