Faust, de Gounod à l’Opéra-Bastille

 

Opéra National de Paris (© Vincent Pontet)

“Faust” à l’Opéra National de Paris (© Vincent Pontet)

On avait vu à Bastille en 2011/12 un Faust de Gounod qu’on a à l’instant même préféré oublier.  Un fourbi. Comme pour mieux nous le faire oublier (sans pourtant tout en perdre), on baptise « nouvelle mise en scène » un Faust renouvelé (costumes refourbis) mais pas rénové (dispositif resté en gros intact). Comme si on pouvait faire une nouvelle mise en scène dans un dispositif aussi impérieux, d’ailleurs tout à fait spectaculaire et réussi, pour autant qu’on ne nous l’encombre pas comme à l’origine d’accessoires dévorants. C’est resté celui de Johan Engels.

 

Opéra National de Paris (© Vincent Pontet)

La kermesse (“Faust” à l’Opéra National de Paris / © Vincent Pontet)

Quand le rideau se levant le découvre, on se dit qu’on va passer une superbe soirée. Hélas. Si cinq ans après on a vidé le dispositif (et par la même occasion le metteur en scène primitif, dont le nom a disparu de toute affiche), le remplaçant ne sait pas quoi faire de ce grand espace à peu près vide, et quoi en faire faire à ses protagonistes, qui y erreront, plus empruntés que nature (et dans le cas de l’héroïne, ce n’est pas peu dire). Et là où il le meuble et l’anime, gardant quelques accessoires d’autrefois (canons, débit de boissons), le neuf qu’on nous donne à voir, et qu’on voit à plus soif (priorité à ce qui est criard), ça va être les costumes de M. Cédric Tirado. Le programme nous apprend que, dans ses années d’arts plastiques au lycée et à l’université, « il mûrit son goût pour le vêtement et la création ». Plus tard il a « cultivé son attrait pour des univers visuels hétéroclites ». On ne nous dit pas s’il a mûri ou nourri un quelconque intérêt pour ni Faust ni Gounod.  La chose sûre c’est que de tant d’univers fréquentés il a choisi pour Faust un qui ne lui va pas. Depuis que Lavelli a situé Faust à Baltard,  tout le monde se croit permis de le mettre n’importe où. Mais tout le monde n’est pas Lavelli, travaillant et concevant main dans la main avec Max Bignens. Il y a quelque chose qui s’appelle l’unité de ton (on n’ose pas parler de goût) qui fait que la scène et la musique ne se disent pas zut (ou un peu plus que ça) l’une à l’autre. Chapeaux, fourrures mitées, friperie biscornue. La kermesse en est rendue simplement hideuse. Et fagoter épinard et moutarde la pauvre Marguerite elle-même rousse qui va y passer (et à découvert, comme à nu) en affirmant qu’elle n’est « demoiselle ni belle », c’est un assassinat pour l’opéra en général qui, hétéroclite comme il est par nature, ne demande pas seulement du style, mais un style.  Stylistes s’abstenir.

 

Opéra de Paris (© Vincent Pontet)

“Faust” à l’Opéra National de Paris : Krassimira Stoyanova (Marguerite) / © Vincent Pontet

Ce n’est pas d’hier qu’il a fallu distribuer Faust avec des artistes  de culture vocale et de phonation, de style aussi, largement étrangers au français tel que le parle et le chante Gounod (et Massenet aussi). En un temps pré-liebermannien où le vivier français du chant était encore fort riche et où les voix mûrissaient naturellement, prenaient de l’ampleur sans perdre du timbre, André Cluytens a mis Faust au disque sans un seul Français dans les rôles principaux mais avec Victoria de los Angeles, Gedda, Christoff ; dans la mise en scène révolutionnaire (et aussitôt historique, fondatrice) de Lavelli, Georges Prêtre l’a dirigé ensuite avec Freni, Gedda encore, Ghiaurov.

 

"Faust" à l'Opéra National de Paris (© Vincent Pontet) : Piotr Beczala (Faust) & Ildar Abdrazakov (Méphistophéles)

“Faust” à l’Opéra National de Paris (© Vincent Pontet) : Piotr Beczala (Faust) & Ildar Abdrazakov (Méphistophéles)

On ne voit guère dans le paysage vocal français actuel quel Faust et quelle Marguerite préférer à Piotr Beczala et Krassimira Stoyanova. Lui a du timbre, de la phrase, des aigus aussi (mais coincés ou, dirait-on, obliques. La franchise est rarement à l’ut. Mais l’ut vient. Et du style pour sa cavatine, il l’a, même si c’est étudié). D’elle on doit commencer par dire qu’elle a une des rares voix sublimes qu’on puisse entendre aujourd’hui. Ses deux airs du Jardin sont eux aussi étudiés ; mais ça vaut mieux que s’ils étaient débraillés, ou négligés. Dans la longue fabuleuse scène qui suit, elle fait dans les nuances de timbre, le coloris, le piano timbré, des choses exquises. Mais tout de la deuxième partie, l’air dit « de la chambre » (qu’elle chantera tout à fait dans la rue, contre un grillage. Mais on n’a rien contre. La solitude, le délaissement, l’exclusion sont à leur place partout)), la prière à l’église avec son si naturel franc et vibrant, et tenu, toute la Prison enfin, avec des effets d’attendrissement et comme d’écho (de remémoration), tout cela est simplement exceptionnel, couronné par des Anges purs, anges radieux tout à fait glorieux.

 

Piotr Beczala (Faust) et Krassimira Stoyanova (Marguerite) en prison (© Vincent Pontet)

Piotr Beczala (Faust) et Krassimira Stoyanova (Marguerite) en prison (Opéra National de Paris / © Vincent Pontet)

Mais si le metteur en scène (que par équité on ne nommera pas plus qu’on ne nomme celui dont il a pris la place) s’était donné pour faire sa Marguerite se mouvoir avec grâce ou simplement naturel le mal qu’il s’est donné pour faire bouger son fourbi de piétaille, robes et chapeaux dans les scènes collectives, il aurait rendu grand service au spectacle où, il faut quand même qu’on le dise en clair, star ou pas, diva ou pas (et Stoyanova certes ne fait rien pour paraître telle), dans le long terme de Faust, celle qu’on suit des yeux et à qui on s’intéresse, c’est Marguerite, ce n’est pas un défilé de mode vintage. Ainsi fagoter Marguerite et l’abandonner à des gestes de stock appris dans une autre culture, pardon, mais c’est le contraire de la mise en scène d’opéra.

 

Valentin (Jean-François Lapointe) & choral des épées. "Faust" à l'Opéra National de Paris (© Vincent Pontet)

“Faust” à l’Opéra National de Paris (© Vincent Pontet) : Valentin (Jean-François Lapointe) & choral des épées

 

Anaïk Morel (Siebel). Opéra National de Paris / © Vincent Pontet

“Faust” à l’Opéra de Paris (© Vincent Pontet) : Anaïk Morel (Siebel)

On a mieux soigné les tenues de Siebel (Anaïk Morel, piquante (ou acidulée), pas vilaine voix, joli costume, chapeau absurde (un peu Jany Holt déguisée en Arsène Lupin) et Dame Marthe (Doris Lamprecht, épatante silhouette). Mais on fait voir Valentin (Jean-François Lapointe) bien inutilement plus butor que nature dans un personnage qui n’a pas besoin qu’on y rajoute (Mort largement plus satisfaisante que l’air de la Médaille). Les messieurs dans leur ensemble ont une aisance scénique qui dispense presque qu’on les mette en scène (de même qu’autrefois ils apportaient leurs costumes).

Mais Ildar Abdrazakov (Méphistophéles) apporte mieux. Dans un univers visuel hétéroclite, l’évidence du charme, de la facilité supérieure à assumer un personnage et le faire mouvoir, le style. Il lui manquera toujours un petit quelque chose dans le grave, mais la voix est belle, et la façon dont il en joue, supérieure. Sa Sérénade est d’un chic vocal et plastique suprême. Il donne aux metteurs en scène des leçons de théâtre (il est vrai que ceux-ci ne croient plus mettre en scène des personnages, mais des idées).

 

Opéra National de Paris (© Vincent Pontet)

“Faust” à l’Opéra National de Paris (© Vincent Pontet) : Ildar Abdrazakov (Méphistophéles)

Avec cela s’il y a une merveille dans cette soirée (à part Faust, qui en reste une, même ainsi traité), c’est l’orchestre, tel que le conduit, le malaxe, l’inspire, le colore un Michel Plasson qui en fait sortir et ressortir (sans affectation d’ailleurs) le moindre timbre. Si les cordes sont une soie, un délice, bois, vents, cuivres sont un régal. On peut fermer les yeux et entendre à vif une leçon, une démonstration d’instrumentation comme il n’y en a pas eu tant dans l’histoire de la musique. Si les fous d’orchestre trouvent que la très impérieuse Philharmonie de Paris est trop loin (et on ne leur donne pas tort), qu’ils viennent un soir écouter plutôt cet orchestre -i dans Faust. Il y est tout mars. Et Le Cid s’y enchaîne tout avril avec le même chef. Il n’y a pas que Berlioz et Debussy dans la musique française, vous vous doutiez de ça ?

 

"Faust" à l'Opéra National de Paris : Mort de Valentin. Ildar Abdrazakov (Méphistophéles)

“Faust” à l’Opéra National de Paris : Mort de Valentin. Ildar Abdrazakov (Méphistophéles)

 

Opéra-Bastille, 27 février 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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