Solaris de Dai Fujikura au Théâtre des Champs-Elysées

 

Solaris (© Vincent Pontet)

“Solaris” (TCE / © Vincent Pontet)

Comme c’est reposant, un spectacle où il n’y a à faire attention à rien. En scène, ça bouge, ça se tord (et même tortille) de façon virtuose et élégante, ça chante (au sens strict où ça ne parle pas), des éclairages se succèdent, plus magiques les uns que les autres, nuance dragée et pastels, marquant une rupture brève dans ce qui n’est pas une action et n’impose aucun rythme. Arrive pourtant au bout d’une demi-heure, malgré ces effets de prisme, la qualité de lassitude berceuse propre à la monotonie, qui devient indifférence. Et il en reste une encore, qui ne va pas nous avancer (nous changer) beaucoup. On pourrait se distraire avec les surtitres, inutile, l’anglais chanté (pas parlé) est clair et sommaire, on suit sans même entendre. L’auteur du livret pense pour nous.

 

Solaris (© Vincent Pontet)

“Solaris” (TCE / © Vincent Pontet)

Cet auteur, Saburo Teshigawara, cumule dans le remarquable. Sa chorégraphie est habile, expressive et n’oblige pas à prendre trop de champ ; de ses décors et costumes, évasifs, basiques, on ne dira rien, c’est un compliment. On reste dans le pur (dépouillé est peu dire). Ses lumières sont à la limite du sublime. Tout ça n’est pas rien et donne un spectacle, en tant que spectacle, exemplairement stylé, économe, osons dire : résolument classique dans sa modernité proclamée, qui ne tient qu’aux moyens mis en œuvre : l’Intercontemporain pour jouer (bruiter) ; une ouverture en silence et en 3D (lunettes ad hoc fournies à l’entrée). 

 

Saburo Teshigawara (© Lorenzo Ciavarini)

Saburo Teshigawara (© Lorenzo Ciavarini)

Quant au fond… Le verbiage, hélas, est de toujours. Au motif qu’il sait parler, écrire et penser (répéter un lieu commun sous plusieurs formes, peut-être articuler un syllogisme) comme tout un chacun,  le voilà qui nous explique le monde ; l’altérité ; l’illusion d’être ; l’espace ; et cetera. L’impasse atroce où s’asphyxie l’opéra subventionné, c’est le livret, on ne le dira jamais assez. Qu’on nous arrange des actions chantables et il revivra. D’action ici point mais une dispute, (disputatio plutôt) entre deux êtres de raison, (ou ratiocination) ; des symboles, et des kilomètres, des steppes de considérations à la fois plates et enflées ; et de chant ce qu’on en pourrait discerner dans la belle et bonne voix de Mlle Sarah Tynan, si on lui donnait à chanter.

 

Solaris (© Vincent Pontet)

“Solaris” (TCE / © Vincent Pontet)

Les chanteurs, en posture latérale de donateurs (ou de porte-parapluies) disent (ou commentent, ou rapportent : on ne saisit pas bien qui vient avant quoi) ce que leurs doubles dansent, d’une façon, il faut le dire, largement plus intéressante et réussie. Rihoko Sato, Václav Kuneš, sont très très bien, Nicolas Le Riche sensiblement plus effacé. Eux trois pourraient nous en donner une demi-heure de plus sans justification de livret et en l’absence de musique, on les suivrait volontiers. Du fond de notre demie attention, le Serpent de Valéry nous soufflait : « Danse, cher corps ! Ne pense pas… »

 

Solaris (© Vincent Pontet)

“Solaris” (TCE / © Vincent Pontet)

Déjà un film, même signé Tarkovsky, qui prétend faire penser, c’est suspect. Mais un ballet ! Un opéra !! Qu’on laisse donc chacun faire ce qu’il sait faire, dans les limites de sa compétence, fort de son métier. Le spectateur ici qui finit par somnoler est tout aussi qualifié que M. Teshigawara pour penser quelque chose de l’état du monde et de l’altérité, ou tout aussi peu. Le lancement de ce vaisseau amiral de la modernité affichée a dû coûter des fortunes, Lille et Lausanne après deux soirs au TCE le verront aussi. Ensuite ça retournera dans l’espace, qu’il n’y avait pas urgence de quitter. Public moins nombreux que pour un Verdi, on pouvait s’en douter. Mais à grande majorité de pas vraiment jeunes, semble-t-il. Existe-t-il encore, dévorés de curiosité et affamés de savoir, des Enfants du Paradis? C’est surtout à eux qu’importe l’avenir que le monde du spectacle se prépare, leur prépare. Leur étage est resté bien vide.

 

Solaris (© Vincent Pontet)

“Solaris” (TCE / © Vincent Pontet)

 

Théâtre des Champs-Elysées, 7 mars 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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