Le Cid de Massenet à l’Opéra Garnier

 

Laurent Alvaro (Don Gormas) & Sonia Ganassi (Chimène). "Le Cid" (Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Laurent Alvaro (Don Gormas) & Sonia Ganassi (Chimène). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Opéra princier, fait pour être chanté par des princes et devant des princes. Si Faust était le succès français mondial populaire, Le Cid fut à la fin du XIXe siècle, de façon aussi mondiale,  l’opéra français aristocratique par excellence. Corneille n’y est pas pour peu : un classique de prestige, dont l’auditeur retrouvait plus d’un vers inscrit dans sa mémoire, déformé il est vrai par les nécessités tout autres de la prosodie chantée. Massenet n’était pas encore l’auteur à immense succès de Manon et Thaïs, il n’avait pas commencé à sonder avec la tendresse voyeuse que l’on sait les demi-abîmes des petits cœurs de femmes. Son Cid le posa comme compositeur. C’est qu’il l’avait écrit sachant exactement à qui il le destinait, qui allait en porter les couleurs. Sa création fut une des heures de vraie gloire, de prépondérance absolue, d’une école française d’élégance et de style, et de panache chevaleresque et mâle. Massenet par la suite triomphera par les femmes. Même Werther, où le héros éponyme est poète et ténor, ne s’imposera que par sa Charlotte. Mais dans Le Cid, cas unique, c’est comme s’il n’avait affaire qu’à des messieurs, et n’écrivît que pour leur autorité mâle, leur déclamation hautaine, leur sens de l’honneur.

 

Annick Massis (L'Infante) & Sonia Ganassi (Chimène). "Le Cid" (Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Annick Massis (L’Infante) & Sonia Ganassi (Chimène). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

En Rodrigue Jean de Reszké débutait à l’Opéra. Son frère Edouard, basse, était Don Diègue. Comme si les deux frères glorieux, nés Polonais, mais qui porteront quinze ans de suite haut les couleurs du chant français sur toutes les scènes de prestige du monde, ne suffisaient pas, Plançon aussi était là pour le Comte, basse la mieux polie, la plus exemplairement chic de l’époque (l’apparence, le soin de soi, la tenue aussi), et qui était capable comme dans Le Caïd de vocaliser comme un oiseau quand il chantait les Tambours Majors. Tous suprêmement grands chanteurs, et le faisant savoir par la tenue de la ligne, même s’ils n’avaient qu’une phrase à eux. Ajoutons Melchissédec, baryton meyerbeerien colossal,  pour le Roi. Donc, un ténor, à qui seront dévolus trois ou quatre morceaux de bravoure mettant en valeur la prestance, le point d’honneur, tout ce qui est (était) chic. Et trois clefs de fa de rang également auguste sur le même plateau. Restera à Chimène une scène sublime, monodrame accompagné par les instruments les plus grisants du monde (qui lui mettent, à elle, la barre diablement haut !), pour lui assurer son statut de prima donna. Fidès Devriès y cédera vite sa place à Rose Caron puis Lucienne Bréval.

 

Roberto Alagna (Rodrigue). "Le Cid" (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Roberto Alagna (Rodrigue). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Pour faire bonne mesure et que la cour d’Espagne ne semble pas trop vide de dames, l’Infante aussi fut rescapée de la tragédie de Corneille dans cet opéra d’hommes, au motif peut être que Corneille lui a donné un des alexandrins les plus poétiquement beaux du siècle. Simple silhouette (de luxe), accessoire plus exactement, appartenant aux servitudes de tout opéra d’alors qui se respecte au même titre que les ballets et certaines interventions chorales, elle se voit attribuer une pleine scène, pur hors d’œuvre avec effets vocaux. On la trouvait sur quelques vieux 78 tours sous le titre : Alleluia d’amour. Moment théâtral ridicule, qui ne montre que trop ce que Le Cid, de tragédie en vers devenant drame lyrique, allait perdre. Où sont les Trois Unités, qui avaient posé à Corneille de tels problèmes, mais l’avaient obligé à une tenue de souffle, une hauteur de vues, une élévation noble de la pensée inconnues jusqu’alors sur la scène française ? On entre, et de façon éhontée, dans le composite d’opéra, où il faut bien que les Messieurs du Jockey Club aient droit au 4e acte (une fois qu’ils ont dîné) à leur dessert de cuissettes et gambettes, immensément incongrues dans le contexte guerrier, et guerrier en campagne, où les conduit in extremis le livret rafistolé par MM Gallet, Ennery et Blau (ils s’y sont mis à trois…) Soit dit en passant : à une époque où tout spectateur de Massenet connaissait son Corneille par cœur, on s’étonne que personne n’ait protesté contre le traitement infligé aux vers de Corneille, devenus allusion parfois elliptique à eux-mêmes, où le plus beau se perd. Partie, la mélancolie suprême de l’échange entre Rodrigue et Chimène, « Rodrigue qui l’eût cru, Chimène qui l’eût dit, Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît… », texte qui est musique en soi-même, qui devient l’assez pataud et factuel : « Rodrigue, qui l’eût pensé ? —Qui nous l’aurait dit, Chimène ? »… Ils se sont mis à trois pour faire dire à Don Diègue qu’il a enfanté son fils, ce qui si longtemps avant toute possible théorie des genres les aurait fait interdire d’Humanités ! Du ton, de la hauteur de Corneille tout est perdu. Demeurent des protagonistes qui portent des noms que le théâtre a rendus illustres, mais réduits à une simple fonction de silhouettes chantant en habit d’époque, sans ni grands affrontements ni moments d’intériorisation qui leur donnent musicalement et vocalement substance. Le Cid de Corneille est perdant sur tous les tableaux.

 

Paul Gay (Don Diègue) & Roberto Alagna (Rodrigue). "Le Cid" (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Paul Gay (Don Diègue) & Roberto Alagna (Rodrigue). “Le Cid” de Massenet à l’Opéra National de Paris (© Patrick Kovarik / AFP)

Ce qui lui est apporté en échange c’est le glamour absolu de l’opéra de l’époque, le style chic à la française. Timbres individuels sublimement beaux, ligne de chant princièrement châtiée, tout cela doit être tenu pour acquis. Doit s’y ajouter en bonus la sorte de magie, de costumes, de figuration, de montre, de dépense, qui est propre à la scène d’opéra. Il est très clair qu’aucune maison d’opéra aujourd’hui ne peut nous donner le quart de cela. La raison d’être, nécessaire et suffisante, pour un Cid d’aujourd’hui, c’est le ténor, un ténor qui à tout prix veut le rôle. Il est évident que si Mr Kaufmann décidait d’ajouter demain cette corde à son très joli arc, les théâtres se mettraient en quatre pour distribuer autour de lui, et décorer pour lui, le Cid au plus somptueux.

 

Roberto Alagna (Rodrigue). "Le Cid" à l'Opéra National de Paris (Anne-Christine Poujoulat / AFP)

Roberto Alagna (Rodrigue). “Le Cid” à l’Opéra National de Paris (Anne-Christine Poujoulat / AFP)

Roberto Alagna n’a eu voici deux ou trois saisons que le plus modeste Opéra de Marseille pour se faire monter un ouvrage qu’il brûlait de chanter. Prince parmi les ténors, Alagna a tout pour Rodrigue, et d’abord cette qualité princière du dire, cette noblesse innée de la ligne, ce panache instinctif qui, l’habillât-on en battle dress, le désignerait toujours comme un aristocrate du chant. Hélas, il est bien seul dans sa génération de chanteurs français à être naturellement noble. Les autres, il faut les y aider (ou obliger) en les costumant, en les mettant en scène et en les faisant se mouvoir d’une façon qui les force à ressembler un peu à ce qu’ils chantent. Sinon ils traînent les pieds, et le débraillé de leur tenue ne déteindra que trop facilement sur le laisser-aller de leur phrase, sur leur tenue vocale.

 

Roberto Alagna (Rodrigue) & Sonia Ganassi (Chimène). "Le Cid" (Opéra National de Paris)

Roberto Alagna (Rodrigue) & Sonia Ganassi (Chimène). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Tout le monde dans cette production est un peu costumé comme si on allait à quelque expédition dans le Rif, dans La Bandera signée Julien Duvivier. Les metteurs en scène, les costumiers (déformons, nous aussi, un peu notre Corneille, « uniques objets de notre ressentiment » !) ne sont pas fatigués de nous resservir toujours le même décrochez-moi ça de galons, casquettes, uniformes ? Ils ne vont donc jamais au théâtre, pour à ce point ignorer que c’est pareil partout ? Passe encore pour ce qui est collectif –les uniformes. Mais les individus ? Les solitudes chantantes ? Est-il nécessaire que Chimène rentrée chez elle se mette en combinaison et chante « Pleurez mes yeux » à cuisses nues, laissée à elle-même par la mise en scène qui pour elle va se réduire à ramener de devant ses yeux les cheveux qu’elle n’avait qu’à ne pas dénouer ? Misère…

 

Roberto Alagna (Rodrigue) & Sonia Ganassi (Chimène). "Le Cid" (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Roberto Alagna (Rodrigue) & Sonia Ganassi (Chimène). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

On m’a compris, Le Cid que vient de nous présenter le Palais Garnier, importé de Marseille, n’a rien de près ni de loin qui ressemble au Cid de Massenet tel que vingt ans de prépondérance française l’ont fait triompher à Londres et New York avec le smart set de chanteurs les plus chics du monde. Mais il trouve ici, outre Roberto Alagna, princier et tranchant, et dominant de dix têtes la scène où il paraît, autre chose qui vient de la fosse, et que sans doute Massenet et ces grands théâtres glamour de l’époque n’ont pas eu : la princière fête de timbres (et de mixage de timbres) que Michel Plasson nous a offerte avec l’Orchestre de l’Opéra, décidément transcendant ces mois-ci dans tout ce qui est musique française (après Debussy avec Jordan, déjà Gounod avec Plasson lui-même). Voilà donc, orchestre et ténor, deux protagonistes d’exception réunis. Mmes Sonia Ganassi en Chimène et Annick Massis en Infante, MM Paul Gay en Don Diègue, Laurent Alvaro en Don Gormas et Nicolas Cavallier en Roi les entourent (on allait dire : les flanquent).

 

Laurent Alvaro (Don Gormas), Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue). "Le Cid" (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Nicolas Cavallier (Le Roi), Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue). “Le Cid” de Massenet (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

Les ballets ont été très heureusement réduits à leur qualité de hors-d’œuvre musicaux, faisant valoir à rideau baissé leur instrumentation absolument éblouissante. À propos de rideau baissé… On nous aurait changé tout ça en oratorio, un grand beau Saint Jacques nous délivrant de là-haut son encouragement céleste, la perte aurait-elle été bien grande ? Alagna même mal costumé a su rester prince. En habit de concert il serait resté cet acteur vibrant, vivant, et qui nous fait vibrer.

 

"Le Cid". Tableau final (Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

“Le Cid” de Massenet. Tableau final (© Agathe Poupeney / Opéra National de Paris)

 

Palais Garnier, le 30 mars 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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