Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas à l’Opéra de Strasbourg

 

Les Epouses (Ariane & Barbe-bleue de Dukas à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Les Épouses (“Ariane & Barbe-Bleue” de Dukas à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

C’est le diamant perdu. De toute façon cette qualité de lumière est perdue. Il n’y a plus personne au monde qui ait éprouvé la stature et le scintillement du chef-d’œuvre de Dukas donné à son mieux. Plus personne de vivant ne se souvient de ce qu’en faisait l’Opéra de Paris quand Philippe Gaubert dirigeait l’orchestre, que Germaine Lubin chantait Ariane, et qu’il allait représenter la France à Londres, royal cadeau de la République aux Fêtes du Couronnement de Leurs Majestés George VI et Elizabeth. Nous restons peut-être une poignée encore à en avoir entendu parler avec précision, admiration et reconnaissance d’abord, par les derniers d’une génération parisienne qui a connu Ariane et Barbe Bleue alternativement à l’Opéra-Comique avec Suzanne Balguerie et à l’Opéra avec Lubin (ou parfois Marcelle Bunlet) ; à en avoir une idée au moins par ouï-dire —un ouï-dire qualifié, de connaisseurs qui pouvaient désigner sur la partition les moments mieux réussis par les uns, ou les autres, et pourquoi. L’unanimité en tout cas se faisait pour affirmer qu’ainsi donnée dans sa vérité et faite à son mieux, cette Ariane est le plus pur joyau de l’opéra français, le plus haut tenu, ambitieux, et noble.

 

Au premier plan, Ariane (Jeanne-Michèle Charbonnet) & La Nourrice (Sylvie Brunet-Grupposo) au-dessus de ses épaules (Ariane & Barbe-Bleue à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Au premier plan, Ariane (Jeanne-Michèle Charbonnet) & La Nourrice (Sylvie Brunet-Grupposo) au-dessus de ses épaules ; de part et d’autre, les épouses (“Ariane & Barbe-Bleue” à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Il n’y a plus de Lubin. Il n’y a plus au monde de chanteuse capable de tenir dans cette tessiture cette tranquillité, cette pose de voix déclamante, avec les flots de lumière qui y sont assez explicitement requis. Nul doute qu’en oratorio Jessye Norman (qui a failli faire le disque) en aurait donné une très belle variante, plus ambrée. Mais surtout, depuis, il ne s’est guère trouvé de metteur en scène prenant le risque d’aller contre la mode, croyant à la noblesse (de déclamation, de ton, mais d’abord de tenue, de hauteur morale, cornélienne) sans laquelle le conte de Maeterlinck n’a aucun sens, et le fabuleux revêtement orchestral qu’y ajuste Dukas n’est plus que débauche de timbres. Ce que Paris a vu de cette Ariane, depuis, a été consternant. Sous Libermann, de la joliesse décorative, les féeries peintes de Jacques Dupont, et une Grace Bumbry vocalement bonne mais à qui personne n’avait pris soin d’expliquer ce qu’elle faisait là, qui est Ariane. Ensuite est venu l’outrage. La haine d’une dramaturgie de type Est/allemand s’est déchainée contre un type inverse de noblesse et pureté à la française qu’elle veut ne pas comprendre, et si possible souiller. Ruth Berghaus y a pris (au Châtelet, avec Françoise Pollet) ce qu’il faut bien appeler un plaisir méprisant et haineux ; et à Bastille, Gérard Mortier (à qui vraiment personne ne réclamait Ariane) y a promu metteur(e) en scène la costumière de M. Marthaler, le mystère, le mythe, la valeur ont été soigneusement trivialisés, l’héroïne (et Dieu sait qu’elle mérite ce nom) défigurée. Rideau.

 

En haut, les paysans et Barbe-Bleue ligoté ; en bas, Ariane et les épouses ("Ariane & Barbe-Bleue" à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

En haut, les paysans et Barbe-Bleue (Marc Barrard) ligoté ; en bas, Ariane et les épouses (“Ariane & Barbe-Bleue” à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Avant de dire à Olivier Py tous les bravos que mérite la virtuosité d’une mise en scène qui, loin de faire joujou avec les difficiles deux niveaux qu’il crée sur le plateau, les rend opérationnels jusque dans le détail du peu d’action et mouvements palpables que requiert le livret de Maeterlinck, on lui doit d’abord les plus grands mercis pour ce qui devrait aller de soi. Il croit à la pièce qu’il monte ; il la prend et l’assume et la maintient dans le sens de sa plus grande plénitude ; il en accepte et en fait accepter et adopter la dimension parfois sentencieuse et délibérément morale. Il n’a pas eu besoin, lui qui l’a fait partout ailleurs, d’écrire Liberté sur les murs de cette prison-là. Il n’y a que la fierté (princière) d’être soi, l’autonomie responsable, qui libèrent. La plus belle phrase que chante Ariane est sous jacente à tout ce qui sur scène va être action, et motivation : « C’est la passion de la clarté qui a tout pénétré, ne se repose pas, et n’a plus rien à vaincre qu’elle-même ». Que sur scène tout soit noir ou gris ou glauque, que ce soit la radiance de rubis ou d’opales ou d’escarboucles qui nous inonde à l’ouverture des fameuses portes n’importe plus. Tout ce soir vit, se meut et prend sens à l’appel de cette lumière-là, unique sur une scène d’opéra. Fidelio en offre une variante sublime mais bien différente, dans Fidelio c’est l’Espérance qui délivre et sûrement un Dieu est à l’œuvre là, caché ou pas. Ici c’est seulement ce qu’il faut appeler une ivresse de l’orgueil, hybris que Némésis inévitablement punirait. Ce qui sauve cet orgueil d’être damnable, et peut-être même d’être un orgueil, est quelque chose qu’un brechtien n’acceptera jamais : sa naïveté grandiose, sa naïve et native noblesse. On ne fait plus de théâtre avec ces sentiments-là.

 

En haut : Minotaure (double) enchaîné ; en bas : Ariane et deux paysans ("Ariane & Barbe-Bleue" à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

En haut : Minotaure (double de Barbe-Bleue) enchaîné ; en bas : Ariane et deux paysans (“Ariane & Barbe-Bleue” à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

 

Ariane (Jeanne-Michel Charbonnier) / Opéra de Strasbourg (© Alain Kaiser)

Ariane (Jeanne-Michel Charbonnier) / Opéra de Strasbourg (© Alain Kaiser)

Eh bien, si ! Il n’y a que la timidité intellectuelle qui l’interdit, la peur de se montrer soi, le suivisme. Le même Py ne s’est pas privé de faire de ce même théâtre avec ses courageuses Carmélites de l’an dernier, et même son Alceste. Qu’il soit remercié d’oser croire ce qu’il croit, et de le montrer en plein théâtre. Il a été paradoxalement aidé par l’état vocal déplorable où s’est trouvée Jeanne-Michèle Charbonnet le jour de la première. Censurant elle-même ses stridences (qui, quand elle est en voix, sont grandes), se concentrant sur la ligne et trouvant dans sa retenue forcée des estompes, des embuements, toute une palette (relative) du chant qu’elle ne nous prodigue pas toujours, sachant d’ailleurs très bien ce qu’elle fait et ce que le personnage lui dicte, elle a réussi contre toute espérance à imposer sur la scène une force (sinon stature), une décence (sinon noblesse). Vraie performance. Sylvie Brunet-Grupposo chante la Nourrice avec une ampleur, une autorité et une conduite de voix, elles, carrément stupéfiantes. Et quel texte ! Très excellent groupe d’épouses qui ne choisiront pas la liberté, ne sauront pas la vouloir et en payer le prix. Parfaite silhouette de Marc Barrard en Barbe Bleue.

 

Ariane, les cinq épouses et la Nourrice ("Ariane & Barbe-Bleue à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Ariane, les cinq épouses et la Nourrice, au-dessus les paysans (“Ariane & Barbe-Bleue” à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Comme toujours avec Py, très efficiente et gagnante figuration de messieurs le plus souvent nus, acteurs au sens noble et plein, qui exécutent tout ce dont le conte de Maeterlinck a besoin, sa chasse et sa meute, et y apportent la violence, la fureur, la chair aussi, qu’appelle si fort l’orchestre, autre absolu protagoniste. La phalange de Mulhouse et son chef Daniele Callegari ont fait travail d’orfèvre, exposant les timbres (et il y en a), ne couvrant pas les voix. Splendides, réconfortantes, deux heures de théâtre lyrique en continuité, qui montrent qu’au-dessus de tout c’est la conviction et la foi, la bonne foi d’abord, qui soulèvent le montagnes. Ces rares chefs-d’œuvre sont redoutables, ombrageux ; ils ne sont pas jeu de miroirs ou d’énigmes ; ils ne s’ouvrent qu’à qui fait confiance (au lieu de faire le malin, le petit Oedipe) ; à qui ose croire.

 

Ariane, les épouses & Barbe-Bleue ("Ariane & Barbe-Bleue" à l'Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Ariane, les épouses & Barbe-Bleue (“Ariane & Barbe-Bleue” à l’Opéra de Strasbourg / © Alain Kaiser)

Strasbourg, 26 avril 2015

 

Diffusion Culturebox le 6 mai, 20 h, en direct et en streaming

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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