Macbeth au Théâtre des Champs-Elysées

 

C’est un prodigieux chef-d’œuvre dramatique que Macbeth, et il est à peine croyable qu’un Verdi pas encore confirmé, en pleines années de galère, ait osé regarder Shakespeare dans les yeux, et quel Shakespeare, le plus plein de bruit et de fureur, et se mettre à hauteur, ne pas baisser les siens. Un don éclate, explose dans ce Verdi de jeunesse (son huitième opéra), la caractérisation. Sur un plan purement vocal, ce n’est pas neuf, Nabucco et Abigaïl sont déjà passés par là, mais pour la Lady Macbeth qu’il s’est expressément choisie, Mme Barbieri Nini, Verdi a carrément codifié toute une palette des expressions, nuances, teintes et même demi-teintes (ou absence de teintes, teintes éteintes) possibles, en sorte que l’effet dramatique s’entende dans le chant à nu, et à plein. Les nuances piano, forte etc. n’ont plus pertinence ici. L’intensité seulement. Et  le sombre, l’opaque, l’obscur, le suffoqué etc., toute une palette de la nuit (ces ombres impalpables qui rôdent dans la nuit). Verdi en fait une palette expressive que lui-même ne retrouvera guère (il faut encore que les sujets s’y prêtent. Traviata ne s’y prête pas) que dans Ballo in Maschera. Cette palette vocale, il l’installe dans l’orchestre aussi, par touches, des touches brusques, évasives, bref serrement de cœur, spasmes, suffocations. Rien en tout cas qui demande, ni même accepte, le lisse, la belle coulée continue de l’orchestre symphonique. Sur scène il faut des voix qui d’abord soient des caractères, avec des griffes, du mordant, et cette dimension hantée où ont semé leur peur, leur hallucination, les sorcières du début (dont la matière va redevenir l’air dont elles sont sorties : quelle indication dramaturgique, pour le chant !!).

 

Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Symétriquement, dans la fosse il faut un chef qui ne symphonise pas, veille à laisser paraître, à souligner quand il le faut, l’incident de parcours, la brusquerie, tout ce qui depuis la fosse dicte, commande et commente le geste. Ajoutons qu’au couple Macbeth qui invente ici une palette expressive qui n’est plus romantique, mais fantastique, Verdi demande en plus toutes les grâces du bel canto, la cantilène suprêmement, plus une sorte démente de vocalisation virtuose qui défait, délisse, heurte les éléments de la vocalise pour en faire des chocs, des surprises, des entrecoupements. Le fabuleux duo du meurtre, au I, en est l’exemple absolu, demandant dans la vacillation (à deux, se renvoyant la balle) un aplomb mental, un équilibre de funambule. Moyennant quoi ce jeune Verdi qui en est encore à tester ses formules est à hauteur du Verdi de la fin. On a connu cela en vrai quelquefois, l’association historique Abbado / Stehler / Shirley Verrett / Cappuccilli à Milan l’emportant sans doute sur toute autre qu’on ait vue (Muti à Munich, Böhm à Vienne…). Cette interprétation suprême existe en CD. Ecoutez. Vous verrez comme on voit Verdi dans sa musique quand il est bien servi, et comme son théâtre s’entend ; et comme il devient criminel de visualiser inutilement (ou ad absurdum : Tcherniakov le plus récemment, à Bastille) ce qui dit tout, montre tout par le seul geste ou signe musical. Macbeth est peut être l’ouvrage qui a le mieux inventé en musique (mais Shakespeare y est pour quelque chose) de suggérer.

 

Jean-François Borras (Macduff) / © Vincent Pontet / TCE

Jean-François Borras (Macduff) / © Vincent Pontet / TCE

Le TCE a réuni des éléments sur le papier incontestables, Mario Martone, vrai homme de théâtre, et Daniele Gatti plus l’Orchestre National. Ils ont donné ensemble ici-même un Falstaff économe et alerte, tout à fait montrable. Martone a été paresseux cette fois. Le mouvement en musique des acteurs/chanteurs est laissé sans précision, ce qui nuit à la tension et au suspense, qui ont besoin que dans les gestes nous sentions une urgence, qu’ils nous imposent la nécessité, contraignante, d’être ce qu’ils sont. Cette Personenregie à l’allemande peut avoir ses excès, et les grands ensembles de Macbeth (où Donizetti est encore perceptible) de toute façon ne la permettent pas. De là à  laisser les individus ainsi flotter sur leur plancher scénique ? Et les ensembles si statiquement se figer ? À la scène des Apparitions on en reste confondu. Et ce ne sont pas deux beaux chevaux (l’air pas précisément heureux d’être là) qui vont nous faire un mouvement dramatique : cette tension qui va, et tout à l’heure tuera.

 

Macbeth (© Vincent Pontet / TCE)

Macbeth (© Vincent Pontet / TCE)

On passerait sur tout cela, qui ne défigure pas l’œuvre, ne fait que la montrer moins vivante et prenante qu’elle ne devrait l’être. Le désastreux usage de la vidéo sera moins pardonné. Le recours à cette facilité est indigne d’un vrai metteur en scène. Les grandes images des Apparitions sont d’une fadeur indigne de Shakespeare. Pis, celles qui recouvrent la fascinante introduction instrumentale du Somnambulisme empêchent qu’on écoute Verdi. Elles semblent dénier à la musique son magique et fantastique pouvoir de suffire à suggérer.

 

Macbeth (© Vincent Pontet / TCE)

Macbeth (© Vincent Pontet / TCE)

De toute façon l’indispensable partenaire dans cet établissement d’ambiance et d’humeurs, osons dire d’atmosphère, l’orchestre, n’a pas cela dans ses cordes. La part de l’orchestre et du chef dans la réussite de Macbeth est immense, mais il y faut un chef et un orchestre de fosse. Idéalement les instrumentistes devraient vivre l’action et le geste en même temps que les acteurs les produisent. Ici un très bon orchestre va au bout de sa ligne, puis de sa page. Aucun tendu. Tout ce que la musique demande d’évasif, la dimension de secret, la clandestinité, l’aparté, le bouche à oreille, le complot coule ici dans un flux sonore qui pourrait être mendelssohnien. Quant à la clandestinité, essentielle au ton de cet opéra entre tous, elle ne se traduit ici que par un parti pris de baisser la voix, quitte à la faire exploser ensuite, ou qu’elle se perde, quand l’orchestre ouvre un peu les vannes.

Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Il faut dire que, à part la noirceur (comme couleur, à l’état en quelque sorte brut), Susanna Branchini dispose de quelques-uns des attributs les plus indispensables à Lady Macbeth. Elle est capable de chanter maigre ; elle a le fil di voce facile, et expressif (et jusqu’au ré bémol à la fin du Somnambulisme) ; elle a un sens de la plastique vocale, vite limitée par la nature même de sa voix qui est largement trop petite pour le rôle (mais mieux vaut cela que la voix trop importante, pas maniable, pas du tout plastique de Mme Urmana, dernière titulaire à Paris). À tout ce qu’elle essaye dans l’aigu elle met un serré (une gorge serrée), l’évidence d’un drame : grande vertu. Mais elle n’a en rien, hélas,  la couleur sombre, le noircissement sépulcral qu’il faut aux dernières phrases de La luce langue ; ni la palette de timbres pour obliger dans le Somnambulisme les instruments acolytes à donner les leurs. Du moins est-ce à une artiste qu’on affaire, même s’il est évident tout au long de la soirée que c’est en Liù qu’elle a débuté, pas en Turandot. Avec un chef qui lui demande d’autres couleurs peut-être se les aurait-elles trouvées ? On la réentendra volontiers. On a le regret de dire que son Macbeth sommaire, Roberto Frontali, on n’a pas particulièrement envie d’en reprendre. Jean-François Borras chante très bien le bel air de Macduff, bonne brillante voix et personnage bien en situation, lui seul est exactement à sa place dans cette production. Car la jolie voix et la jolie ligne d’Andrea Mastroni n’empêchent pas qu’un Banquo de son et de ton si juvéniles, si peu mûr, et qui en scène se dandine, ça ne soit pas vraiment en place.

 

Roberto Frontali (Macbeth) & Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Roberto Frontali (Macbeth) & Susanna Branchini (Lady Macbeth) / © Vincent Pontet / TCE

Très bonne prestation du Chœur de Radio France, très travaillée, très palpable. De toute façon il faut remercier l’équipe en bloc d’avoir présenté un Macbeth ressemblant et plausible, qui sans satisfaire pleinement ni à Shakespeare ni à Verdi ne les défigure pas, et donne le goût de revenir et encore revenir à une œuvre prophétique et insondable, dont on ne se lasse pas. Il faut y aller. C’est un premier pas !

 

Théâtre des Champs-Elysées, 4 mai 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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