Le Roi Arthus à l’Opéra-Bastille

"Le Roi Arthus" de Chausson à l'Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

 

Roberto Alagna (Lancelot) dans "Le Roi Arthus" (Ph. Fomalhaut)

Roberto Alagna (Lancelot) dans « Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (Ph. Fomalhaut)

Sûrement la soirée la plus importante qu’on ait vécue à l’Opéra de Paris depuis… eh bien, disons depuis voici quelques saisons, Mathis le Peintre d’Hindemith, dont la trace a été si injustement brève. C’est le même cas, une œuvre majeure, en soi et plus encore dans son contexte historique, très longtemps ignorée (décriée) par Paris, enfin présentée dans les conditions musicales et vocales qui lui rendent pleine justice. Espérons qu’en ce qui concerne le chef-d’œuvre de Chausson la trace ne sera pas si vite perdue. Cette fois, il s’agit d’une œuvre stupéfiante révélée dans toute sa dimension et qui, comme Ariane et Barbe Bleue tout récemment retrouvée, éclipse de son éclat fulgurant, mais d’abord de sa richesse de substance, un grand pan de la musique française depuis Berlioz. Il se peut que Le Roi Arthus, même si bien (et si tard) ressuscité, continue à déranger Paris. Comme Ariane, tant de substance de texture, tant de souffle peuvent par contraste montrer Pelléas soudain léger…

 

Sophie Koch (Genièvre) & Roberto Alagna (Lancelot) dans "Le Roi Arthus" (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Sophie Koch (Genièvre) & Roberto Alagna (Lancelot) dans « Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Dans Mathis Olivier Py réussissait scéniquement une simplification forte, allusive, synthétique, celle de tout un monde, accidenté pourtant : l’Allemagne de la Guerre de Trente Ans. Il mettait d’autant en valeur le travail d’orfèvre de Christoph Eschenbach à l’orchestre et la fantastique réussite (scénique autant que vocale) d’un Matthias Goerne magnifiquement entouré. Au regard, on aura vite oublié la façon dont Graham Vick met en imagerie le monde de la Table Ronde, en jeu ici, et ses rivalités, et ses passions, et ses combats. On l’oubliait en même temps qu’on le voyait, ce qui en matière de mise en scène finira par être le compliment essentiel : on avait assez à voir avec les sottises et caprices de son décorateur. Dieu merci, l’action, les conflits, les personnages parlent par eux-mêmes, et c’est beaucoup qu’on ne nous les dénature pas. Chausson était son propre librettiste et il faut préciser que, jamais satisfait, il retouchait et retouchait son texte. Les mots se compliquent de nuances, les personnages s’expliquent, la musique prend son temps, idéalement ajustée à une action qui n’est pas vraiment une action. Il n’est pas facile d’animer cela, et on ne reprochera pas à Vick de ne pas l’avoir fait. Heureusement les trois protagonistes, indissociables ici, restent d’une présence, d’une plausibilité, d’une palpabilité charnelle, d’une constante vérité dramatique telles que, les eût-on installés en oratorio dans un semblant de décor avec un minimum de gestes, ce que Chausson a naturellement de théâtralité se serait imposé tout autant.

 

"Le Roi Arthus" à l'Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

« Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

S’agissant de trois rôles si chargés émotionnellement, si volontiers tendus et exigeants en tessiture, il est à peine concevable que Thomas Hampson en Roi Arthus, Roberto Alagna en Lancelot et Sophie Koch en Genièvre aient réussi un même soir de telles incarnations, laissant d’ailleurs transparaître l’effort requis, mais avec la même insolente réussite. Qu’on ne croie pas du tout que le modèle vocal ici soit wagnérien. Nulle part n’est demandé le sostenuto, le type de déclamation et d’endurance qui s’entend de bout en bout de Tristan (contre-modèle supposé du Roi Arthus). C’est plutôt un Siegfried qu’on retrouve en Lancelot, et en Genièvre une Elsa qui serait en même temps une Ortrud et peut-être une Kundry — mais une Isolde à peine, malgré des gestes et un duo assez ostensiblement démarqués de Tristan, à quoi ils répliquent en des termes musicaux bien autres. On trouvera trop facilement du Marke en Arthus, qui est cocu ; mais du Sachs non moins qui, lui, se trouve très bien d’être veuf. Le fait est que le livret fourmille d’ailleurs d’allusions ou réminiscences wagnériennes, pas forcément conscientes : tant Tristan, mais le Ring aussi étaient pour Chausson un univers intérieur vivant, en sorte qu’il ne pût que recréer des personnages et retrouver des situations qui procèdent de là. Ainsi, ce soir, le fait que Merlin soit confié à un chanteur très justement fameux pour son Alberich projette sur sa prophétie un jour inattendu, et du coup c’est Erda aussi qu’il nous fait voir (et en Arthus un Wotan bien déconcerté), quand il se détortille de la sorte de linceul où il était dans son coin tel une larve. Il y aurait dix exemples où scéniquement, musicalement aussi, un trait de Wagner nous est renvoyé, traité autrement : et c’est autrement fascinant que quand on prétend forcer Arthus à être la réponse de Bretons restés eux mêmes à un Tristan trop germanisé.

 

Thomas Hampton (Le Roi Arthus) à l'Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Thomas Hampton (Le Roi Arthus) à l’Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Il n’y a pas dans cette partition fabuleuse de moment qui ressorte avec une immédiate insistance, attirant l’attention sur l’orchestre protagoniste et le chef qui conduit cette bête de race. Le travail de Philippe Jordan sera moins spectaculaire, mais pas moins essentiel (et l’essentiel ici est de tous les instants), et d’autant plus admirable. Pas de morceaux choisis mémorables, ici, tout dans le souffle, l’attention à la continuité, et qui est celle d’un tissu orchestral d’une beauté brute de matière, mais aussi d’un travaillé, d’un nourri, d’une diversité et d’une complexité (de timbres, de rappels, de renvois) qui laissent confondu. On le répète, dans cette gigantesque symphonie avec voix aucun morceau n’est isolable en soi : mais quelle fluidité dans la complexité, quelle magistrale tenue ! À chaque instant on dresse l’oreille, saisi par l’allusion dramatique (comme chez Wagner) ou par la simple réussite picturale (comme chez Berlioz). On voudrait entendre Arthus et le réentendre au point de pouvoir à l’appel de sa propre mémoire repérer tant de chemins et cheminements et fabuleux retours dans cette forêt enchantée. Si une œuvre doit être montrée sur les écrans du monde entier comme exemple de ce que la musique  française a été capable d’inventer après Faust et Carmen, et de ce que l’Opéra de Paris tel qu’il est aujourd’hui est capable de révéler à tous, c’est bien ce Roi Arthus. Espérons !

 

Roberto Alagna (Lancelot) & Sophie Koch (Genièvre) à l'Opéra-Bastille (Ph. Fomalhaut)

Roberto Alagna (Lancelot) & Sophie Koch (Genièvre) dans « Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (Ph. Fomalhaut)

D’entrée de jeu, dès sa première proclamation, on est saisi par la taille de plus, la dimension inédite que la voix de Thomas Hampson s’est données pour aborder l’épique. La noblesse, et un français sublime, il les a toujours eus. Mais jamais jusqu’ici cette projection royale et mâle, qui se procure encore un demi-ton ou un ton de plus là-haut pour faire face aux exigences de Chausson. Mais de là à imaginer la réserve d’émotion artiste, l’illumination crépusculaire dont il va nimber sa dernière scène !… Splendide moment de théâtre lyrique et peut-être bien en un sens couronnement d’une carrière à la fois exemplaire et glorieuse (et qui dure !).

 

Thomas Hampson (Arthus), Roberto Alagna (Lancelot) et Stanislas de Barbeyrac (Lyonnel) / Ph. Fomalhaut

Thomas Hampson (Arthus), Roberto Alagna (Lancelot) et Stanislas de Barbeyrac (Lyonnel) / Ph. Fomalhaut

On ne peut que s’incliner aussi devant le sérieux de préparation et d’investissement, et la beauté fraîche (et plus d’une fois cinglante) de timbre que Roberto Alagna apporte à Lancelot, personnage si complet, si tourmenté, si pur dans la félonie, si ardent. Après son merveilleux essai en Ulysse de Pénélope, destiné à rester peut-être bien unique, Alagna se montre à plein ce qu’il est toujours, et bien seul : le plus musicien des ténors français, et le plus français des mondiaux. On se demandait ce que Sophie Koch saurait faire de Genièvre, héroïne à la fois adorable et détestable, vocalement écrite de la façon elle aussi la plus ambiguë, et la plus compromettante : avec des hardiesses dans l’aigu qu’Isolde a à peine, et dans le caractère un coloris général (ou central) difficile à cerner. Elle a trouvé. Sa Genièvre est ambrée, capiteuse, la matière même de la voix s’épanouit à tout étage d’une tessiture pourtant baladeuse ; il y vient du miel, de l’ardent. Peut-être est-ce dans cette Genièvre qu’elle accomplit l’Isolde que depuis quelques saisons on sentait se dessiner en elle…  Mais comme, surtout, les plus sublimes Berlioz s’y entendent déjà !!  Quelle joie aussi chez les trois protagonistes d’entendre chanter un si merveilleux français !

 

Sophie Koch (Genièvre) dans "Le Roi Arthus" à l'Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Sophie Koch (Genièvre) dans « Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (© Andrea Messana / Opéra National de Paris)

Il n’y a pas une paille dans cette distribution où le plus petit rôle a à chanter quelque chose qui s’entend bien, à découvert. On félicitera en bloc le Mordred d’Alexandre Duhamel, l’Allan de François Lis et le Merlin de Peter Sidhom (au français non moins miraculeux). Mais on mettra très à part les strophes miraculeuses (de timbre et d’intonation) que fait entendre le Laboureur de Cyrille Dubois poussant sa charrue : coup de génie de caractérisation de la part de Chausson, pas indigne d’Iopas et Hylas dans Les Troyens. Et aussi le Lyonnel de Stanislas de Barbeyrac, vrai grand petit rôle, un Kurwenal sans plus rien de rustre ni rugueux, chanté avec des tendresses qui ne sont qu’aux vrais preux. Pour eux tous, pour nous, quelle soirée !

 

Stanislas de Barbeyrac (Lyonnel) dans "Le Roi Arthus" à l'Opéra-Bastille (Ph. Fomalhaut)

Stanislas de Barbeyrac (Lyonnel) dans « Le Roi Arthus » à l’Opéra-Bastille (Ph. Fomalhaut)

 

 Opéra-Bastille, 16 mai 2015

 

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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