Stéphane Degout au sommet

 

Quelques récitals de Stéphane Degout, seul ou en duo, un disque aussi, le montraient déjà maître souverain de ce qu’il tente en lied et mélodie. Le seul regret qu’on ait pu avoir, c’est qu’il ne tente pas assez ; qu’il n’ait pas assez confiance en sa conduite de voix, la projection et la pureté de ses mots ; qu’il s’en tienne encore à un cousu main d’une exceptionnelle qualité mais reste encore au sol, comme intimidé premièrement devant ses propres possibilités et deuxièmement par l’immensité du territoire qui s’ouvre. Son Pelléas souverain, un Hamlet scénique engagé, jusqu’au boutiste, laissaient deviner un Degout adulte, aux ambitions neuves, fièrement sûr de ses moyens et de sa légitimité. Ce récital 2015 marque à quelques jours près les 40 ans d’un artiste d’exception, qui n’a pas laissé des dons naturels eux-mêmes exceptionnels l’entraîner trop vite, trop loin. Une réserve, non moins naturelle, son respect (rare en toute génération) des textes, des rôles, l’ont longtemps en quelque sorte bridé, retenu. Ce qu’il nous donnait déjà, merveilles de chant pur comme son Rameau, son Gluck, nous comblait déjà assez. Il mûrissait dans notre attente, notre confiance. Eh bien le voici qui éclate. Splendidement. Il en a pour vingt cinq ans maintenant à s’approfondir encore (c’est toujours possible), s’assouplir aussi (un rien), à être heureux (et nous rendre heureux) d’avoir su se faire prêt. Ce que d’entrée de jeu, de la façon la plus téméraire, il a risqué dès son premier lied montrait l’allant, la santé, le plaisir de chanter et le plaisir plus grand encore de savoir qu’on chante bien, une confiance joyeuse et saine qui vont pouvoir se lâcher les rênes. Et c’est peu de dire qu’il les a lâchées…

Un allemand incisif, explicite, sans affectation d’ailleurs, sans rien de souligné ni d’emphatique. Le texte seulement avec, là où il faut, cet éclairement subit, ce sens intuitif d’une sorte de modulation d’âme, typique de Hugo Wolf (et spécialement du Wolf des Mörike, seuls inscrits ce soir), à quoi le piano répond en des modulations qui surprennent toujours tant elles semblent vraies, pas cherchées, spontanées et imprévues comme un ciel qui change. Ces scènes de forêt où passe un présage, Auf ein altes Bild, Denk’es, o Seele, Degout y a laissé son timbre s’adoucir, comme légèrement se hanter de dedans, avec des effets de clair/obscur (ou de sourire/larmes) d’une grâce indicible, comme au seuil du mystère. Personne comme lui, qu’on sache, aujourd’hui, ne nous ferait le Spanisches  Liederbuch de Wolf, si sérieux et tendrement grave, qu’habite une autre lumière. À côté de cela l’élan rythmé de Fussreise, mais ensuite la gigantesque narration du Feuerreiter, assumée dans une plénitude de timbre, une substance et une tenue de la ligne qu’on n’a entendu aucun baryton y apporter avec cette plénitude suggestive montraient un maître de l’évocation, qui en appelle à notre plus attentive imagination, la requiert sans relâcher prise, et la comble.

Strauss après un tel groupe Wolf aurait pu être un anticlimax : simplement mélodique et chantant, et ne demandant qu’un maître chanteur. Mais non. L’audace déclamée de Geduld, si rarement donné ; le phénoménal déploiement de souffle et de son (tenu pourtant, dans le plus strict contrôle de soi) dans un Befreit inimaginable de tenue suggestive ; en bis final un Traum durch die Dämmerung lumineux de lyrisme lui-même illuminé, amoureux… Quel chanteur homme nous donne cela, dans Strauss ? On ne retombait pas, on montait encore. Phénoménale première moitié de programme.

La seconde ne l’a pas été moins, mais de façon tout autre. Degout voulait se donner à lui même le plaisir, et le challenge, de chanter ce que peut-être personne ne lui proposerait. Pour les Madécasses de Ravel il s’est adjoint la flûte de Matteo Cesari et le violoncelle d’Alexis Descharmes, à côté du piano de Michaël Guido : raffinement ascétique et somptueux bien dans la manière de Ravel. Diction insinuante quand il faut, et plus qu’autoritaire, impérieuse, à la limite de la malédiction (quand il faut), tout cela impeccable, impitoyable, sans concession, parfait. Mais on ne peut se défendre de penser que quelque chose de plus naturellement voluptueux (ou simplement sensuel) dans le timbre, et qui se fonde plus naturellement aux instruments, ajouterait ici à l’évocation. Ce qu’il y a de défini, précis, adamantin dans le timbre et le chant de Degout tranche dans ce contexte sonore. On admire, et comment : mais le charme délibérément étrange que Ravel a mis à ses Madécasses n’aura pas joué à plein. Les Pétrarque de Liszt ensuite, on n’imagine pas un baryton les chantant avec tant d’audace et un coefficient de réussite aussi spectaculaire : le 100% sur tous les risques pris, et Dieu sait qu’il y en a ! Reste que le texte italien ici n’offre à Degout rien qui lui permette de dire (perversement on se disait presque que la traduction allemande par Cornelius, pas moins, lui offrirait davantage) ; et bien entendu, de par la nature même de sa voix et de son timbre rien de caressant ne viendra se mettre dans un chant fabuleusement performant, qui rend justice avec un héroïsme et un enthousiasme sportifs aux demandes extraterrestres de Liszt (et la sonorité du piano de Guido n’encourage pas à la caresse). On s’est associé à plein à la jubilation d’un public exalté par la performance  physique, de plein droit ahurissante. Une telle santé vocale physique est de toute façon la base et la garantie de tout le reste. La poésie et la vision de Traum durch die Dämmerung qui suivra, c’est autre chose.

Que c’est bon à voir et à applaudir, un artiste qu’on sait si sobre, ainsi épanoui et souriant à la fin, oui, de toutes ses dents ! Ce visage un peu sévère soudain devenu celui d’un enfant heureux ! Quelle annonce pour des lendemains qui chantent ! On pensera à vous le 9 juin. Many happy returns, Stéphane Degout !

 

Amphithéâtre Bastille, 27 mai 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

Laisser un commentaire