Arabella de Richard Strauss à Munich

Le grand escalier au bal. Isolé, en bas et à droite, Thomas Johannes Mayer (Mandryka) / Opéra de Munich© Wilfried Hösl

 

Un grand metteur en scène, sobre, convaincu, allant au bout, cela fait une différence. Andreas Dresen est principalement connu en Allemagne comme auteur de films ; en France le cinéphile pointu saura peut-être que Cannes lui a décerné le Prix « Un Certain Regard ». Dans le monde de l’opéra, il ne s’est hasardé, et très récemment, qu’à Don Giovanni puis Figaro, et dans des lieux sans glamour. À quelques lyricomanes français si son nom dit quelque chose, c’est à cause de son père, Adolf Dresen, passé d’Est en Ouest et y acclimatant des vertus de rigueur technique et de décision intellectuelle qui ont marqué. Il n’a guère plus de cinquante ans, Arabella est sa troisième mise en scène lyrique, et la première dans un contexte exposé, celui du Festival de Munich où Arabella est, avec Pelléas, l’autre des deux nouveautés offertes. Avec lui main dans la main, le luxe, mais d’abord le sérieux : Mathias Fischer-Dieskau, scénographe lui-même sobre et hardi, qui a laissé à de lointains spectateurs du Châtelet des souvenirs de simplicité et parfaite efficience avec Rosenkavalier et Peter Grimes ; Philippe Jordan au pupitre ; et un cast comme Munich sait, comme nulle part ailleurs, en offrir, avec la moindre silhouette distribuée selon la vérité théâtrale et vocale la plus exigeante et en tête de cast Anja Harteros, qui ici peut tout, et le fait mieux que personne.

 

Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Dès le lever de rideau on est empoigné. Le décor d’hôtel est noir jusqu’au lugubre mais chic et beau, un reflet y passe, presque textuel, d’un expressionnisme à la Caligari. Une fin du monde se joue là, qui ne laisse aucune chance de survie à de pauvres simples mondains, désormais décavés. Il n’a jamais échappé à aucun spectateur, on, espère, dans aucune Arabella, que si on habille la seconde fille, Zdenka, en garçon, c’est que la famille n’a pas les moyens, dans une capitale comme Vienne, de faire paraître (de mettre sur le marché) deux filles sans dot, dont le seul avenir en ce monde est le mariage d’argent qui les dépannerait tous. Le Comte Waldner, affreux père (joueur en plus), n’a pas hésité à offrir l’aînée, en photo, à un richissime camarade de régiment à lui, qui pourrait être son père. On sait tous ce contexte social d’angoisse et même abois à ce qu’on nous présente trop souvent, et bien paresseusement, comme une sorte de vaudeville mondain viennois avec quiproquos et happy end, plus pauvre en mélodie que Rosenkavalier (c’est vrai), mais plus expert encore en conversation et riche en mots (c’est encore vrai), et mieux encore serti dans la merveille d’une instrumentation virtuose et sans effets (c’est suprêmement vrai), mais à qui suffira en définitive une protagoniste qui est comme une Maréchale plus jeune et toujours vierge, indemne de la casuistique mondaine de la Maréchale, croyant à l’amour vrai et aux serments, et dont le sourire blond et le si bémol lumineux en somme suffisent. C’est ainsi que se font tant d’Arabellas à instants effectivement magiques, qu’on ne cherche même pas à suivre dans le détail de l’intrigue, et où on s’embête ferme.

 

Hanna-Elisabeth Müller (Zdenka) et Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Hanna-Elisabeth Müller (Zdenka) et Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

On a tout autre chose à Munich. D’entrée de jeu, sans guéridon et tasse de thé pour Madame Mère et sa tireuse de cartes toutes les deux debout, c’est comme des coups et menaces venus des profondeurs de quelque Femme sans ombre que l’orchestre fait entendre ; et ressort très fort le terme de prophétie, qui est textuel. Est-ce une Nourrice qui est là, au secours d’une femme dans son criant désespoir ? L’urgence des enjeux, la question de vie ou de mort se traduit à l’instant même chez les deux sœurs dès qu’elles apparaissent, créatures de passion, qui iront jusqu’au bout, Arabella dans la sainteté de sa foi tout de suite affirmée, et Zdenka dans l’offrande, le pur et simple suicide de soi auquel d’emblée elle se dit prête. Et le magique duo des deux, si souvent pur moment de régal vocal servi par deux voix blondes et dorées, ose et assume ici sa dimension hymnique et sainte, avec une largeur, une ampleur d’un autre ordre. De la voix d’Anja Harteros on n’a à attendre rien de blond et doré ; ici aussi elle a sa couleur fauve, son noir, son brin de dureté aussi, son énergie du désespoir surtout (qu’à la fin du I après Mein Elemer ! elle marquera en se jetant à terre comme si elle n’allait pas au bal mais à l’impossible, à l’échafaud), avec un temps de silence emphatique qui montre à quel degré les valeurs habituelles ici sont changées. Mais comment faire vivre les valeurs et les vertus de la Bonne Foi, de la Promesse, la sainteté des engagements, dans un monde où rien de tout cela n’a plus cours, où le consentement s’achète, et se profile le grand krach ? Après le happy end si cher gagné, après tant de quiproquos dus à tant de passion extrême chez la seule Zdenka, tant de pardons compris et prononcés, les forêts de Mandryka resteront-elles ces forêts mystiques qui font partie de la Promesse ? Cette Terre Promise ? L’innocence du monde a été affirmée deux ou trois fois, Arabella d’abord, Mandryka ensuite, ont parlé d’une prédestination ; des Anges sont sur nous ; une solennité biblique ne se cache pas d’être biblique. Mais restera-t-il des forêts ? Et des maîtres dont les esclaves sont heureux et fiers d’être les esclaves ? C’est une Arabella au noir que Munich nous montre, où le texte assume une présence, et la musique une gravité, un poids solennel et essentiellement tragique qu’on ne lui connaissait pas. Expérience formidable.

 

Anja Harteros (Arabella) & Thomas Johannes Mayer (Mandryka) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Anja Harteros (Arabella) & Thomas Johannes Mayer (Mandryka) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

On a assez remercié Dresen, d’entrée de jeu, pour son apport. Comme on aimerait voir de lui un Cosi maintenant, dans ce même sérieux (des promesses, des serments) ! Philippe Jordan y répond, avec le sublime orchestre de Munich, soutenant la dimension, le déploiement hymniques de la musique dans les deux circonstances où expressément Strauss les appelle : les deux duos où d’abord une merveilleuse Hanna-Elisabeth Müller (Zdenka) exaltée, combative, capable aussi de simple effusion, puis Thomas Johannes Mayer rejoignent Anja Harteros. Chez celle-ci l’ampleur de la phrase, la remontée à l’octave et jusqu’à l’ut (fin de duo du II) sont tout sauf viennois et oxygéné ; c’est la phrase verdienne d’Elisabeth ou Leonora qui s’éploie, vibre et éclate en lumière, donnant à ce moment magique une dimension de plus. Ce n’est pas mince mérite à Thomas Johannes Mayer qu’il tienne avec elle ce tempo et cette ampleur là. Derrière ces deux duos la tension maintenue par Jordan va au bout. Splendide.

 

Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

 

Doris Soffel & Kurt Rydl, Comte et Comtesse Waldner / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Doris Soffel & Kurt Rydl, Comte et Comtesse Waldner / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Splendides escaliers aussi, au II et III s’enchaînant. C’est bien un ange ex machina qui descendra de là-haut in fine, sous les espèces d’Arabella qui s’est donné la peine de le remonter tout entier. Joseph Kaiser met autant d’intensité à sa passion (et son chant) en Matteo que le fait sa complice Zdenka : s’il y a un rien à regretter dans sa superbe prestation c’est qu’il dépasse en taille Mandryka… Parfaits prétendants, typés, charmants et bien chantants, stylés. Fiakermilli (Eir Hinderang) moins criarde que trop souvent. Savoureuse et horrible paire de parents indignes avec Kurt Rydl et Doris Soffel (déjà vus à Paris et Toulouse). Un très étonnant coup d’impitoyable lumière est porté sur une œuvre prétendue mineure au motif qu’avec les ingrédients de Rosenkavalier elle ne vaut pas Rosenkavalier. Apprenons à y voir des ressorts très différents, un sérieux tragique d’un autre ordre, montrant Strauss et Hofmannsthal ensemble à leur suprême.

 

Eir Hinderang (Fiakermilli) & Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

Eir Hinderang (Fiakermilli) & Anja Harteros (Arabella) / Opéra de Munich © Wilfried Hösl

 

Festival Richard Strauss à l’Opéra de Munich, 11 juillet 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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