Le Freischütz de Weber au Théâtre des Champs-Elysées

© NDR Sinfonie Orchester

 

Ce n’est pas pour rien que le Freischütz de Weber marquait en 1820 la naissance d’un opéra authentiquement et populairement allemand. Trop joué partout où on pense, où on sent allemand, ailleurs il s’est trouvé dépaysé. On n’y vérifie pas un folklore seulement, mais une mystique aussi (et l’un comme l’autre traduits dans les termes musicaux les plus souverains) que l’étranger n’accueille pas volontiers, et d’ailleurs ne comprend pas forcément. Et ce n’est pas la téméraire tentative de John Eliot Gardiner voici quelques saisons, à l’Opéra Comique, de nous y réacclimater dans la version Robin des Bois qu’en a donnée Berlioz qui aurait rapproché Weber de l’esprit français. Ce qui est intéressant et essentiel dans Freischütz, ce n’est pas ce qu’on en peut romantiser façon Berlioz. C’est ce qu’il a d’intraduisiblement allemand.

 

© NDR Sinfonie Orchester

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C’est pourquoi on allait au TCE avec tant d’appétit. L’Orchestre et le Chœur de la NDR Hambourg avec l’appoint du Chœur de la WDR Cologne (il n’en faut pas moins pour la partie chorale de Freischütz qui d’emblée a fait légende), voilà qui est pur allemand, cet allemand sérieux, hors tendance ou glamour qui est plus essentiellement allemand. Thomas Hengelbrock au pupitre, lui, est par lui-même assez glamour, mais son sens du rythme, son agilité, sa connivence comme de terroir avec cette musique et ces danses, nous promettaient, et ont tenu, la soirée musicale en effet la plus authentique qu’on ait pu désirer. Significativement l’Ouverture n’en a été nullement léchée ni polie, mais livrée brute, vivante, terrienne, avec des cordes qui ne s’occupent pas spécialement de faire du son, mais de créer la vie. Bois et cuivres ne se seraient pas permis cette sorte de débraillé bon enfant. Il y en a tant dans cette partition, et si exemplairement beaux (et modernes) qu’il leur fallait d’emblée leur fondu forestier, couleur aussi de ciel et nuage et lumière.

 

© NDR Sinfonie Orchester

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Version de concert où, forcément, les valeurs du chant seront prépondérantes : c’est par l’accent vocal, la tenue mélodique, un lyrisme vrai des voix que s’opérera ce miracle, essentiel à tout opéra, à toute action en musique, qui s’appelle présence. Si nous écoutons Und ob die Wolke, le deuxième air d’Agathe, au disque (et même si ce n’est pas Grümmer l’unique qui nous le chante), nous savons que la présence en musique n’a pas besoin d’yeux pour voir, ni de personnes se mouvant en scène. La musique, Dieu merci, suffit. Et le beau chant est une scène en soi.

 

Véronique Gens (Agathe) / © NDR Sinfonie Orchester

Véronique Gens (Agathe) / © NDR Sinfonie Orchester

Véronique Gens (Agathe) a, et de loin, ce qu’il y a de plus surnaturel à chanter dans Freischütz, mais qui n’est en rien spectaculaire, et paraît aller de soi (facile). Elle y a montré précisément une ferveur, un legato (et piano), un murmure d’âme qui ont fait penser plus d’une fois à Grümmer précisément. Que certaine intervention parlée s’enchaînant à son Ob die Wolke archet à la corde l’ait privée des bravos que nous nous apprêtions à lancer est une grossièreté dramaturgique, une crasse sans nom. On y reviendra. Son Annette, Christina Landshamer, pas encore chauffée sans doute, a mis bien de l’inutile métal et des tremblements dans son premier air, en réussissant un second éblouissant.

 

Véronique Gens (Agathe) & Christina Landshamer (Annette) / © NDR Sinfonie Orchester

Véronique Gens (Agathe) & Christina Landshamer (Annette) / © NDR Sinfonie Orchester

Nikolai Schukoff n’a sans doute pas le timbre idéal de Max (mais qui l’a ? Il n’y a plus d’Anders, de Völker, de Rosvaenge), mais le feeling, l’idée y sont, communiqués dans un chant sensible, brave et classiquement tenu comme on ne lui en avait pas jusqu’ici connu. Sonorités chantées et parlées également impressionnantes chez le Kaspar de Dimitry Ivashchenko, luxe suprême avec la brève mais capitale intervention en Ermite de Franz Joseph Selig, pas moins. Moindres rôles à l’avenant. Freischütz irréprochable donc, de nature à montrer enfin à Paris et y faire admirer la chose même.

 

© NDR Sinfonie Orchester

 

Pourquoi faut-il qu’une saleté, et même une cochonnerie, dans l’esprit dominant du Regietheater à l’allemande, soit venue dénaturer si gravement une exécution proche de l’exemplaire ?  Freischütz est une action, avec des péripéties, raconte une histoire, présente des personnages qui ont leurs conflits, leur différence propre. Les airs montrent les humeurs, les passions, les âmes. Et le parlé fait avancer et explique l’action, comme dans La Flûte et Fidelio, avec lesquels la filiation est assez évidente. Passe qu’on supprime ce parlé, difficile à dire par les chanteurs, et d’autant plus quand ils sont sans leurs attributs de théâtre (costume, attitudes, gestes), laissant un speaker, s’il le faut, résumer ce qui se passe. Ce qu’on nous a donné, hélas, n’est pas un speaker mais un intervenant, un porte-parole et prêcheur, censé (il faut bien justifier sa présence, son salaire aussi, par une référence empruntée au livret) figurer Samiel, esprit du mal, qui intervient en effet par quelques syllabes dans La Gorge aux Loups. En fait de donner le fil de l’action, ce monsieur lugubrement roux nous développe la nature de sa diablerie, celle de nos peurs, laïus qui se veut sulfureux et n’est que fumeux, de quoi pourtant purement et simplement casser le suivi de Freischütz, sa tension dramatique et musicale. Ce prêche, puéril et pompeux, est dû à un Steffen Kopetzky, et dit avec une insupportable suffisance par un Graham F. Valentine qui de bout en bout de la soirée fait l’effacé dans son coin. C’est aussi insupportable que l’était le détestable Musikant qui dans certaines Noces de Figaro jadis mises en scène par Marthaler, nous améliorait Mozart (et y rajoutait). Pour une fois qu’on a un opéra sans mise en scène, ne peut-on pas laisser le petit monde délétère des metteurs en scène lui f… la paix ?

 

Graham F. Valentine (Samiel) / © NDR Sinfonie Orchester

Graham F. Valentine (Samiel) / © NDR Sinfonie Orchester

 

Théâtre des Champs-Elysées, 14 septembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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