Theodora de Haendel au Théâtre des Champs-Elysées

Les Chrétiens illuminés par Dieu / © Vincent Pontet

 

Rien n’offense dans la mise en scène de Stephen Langridge : compliment négatif mais, par les temps qui courent, compliment. Il ne nous donne pas (en écho à l’exposition d’Orsay) sa version orientale de la prostitution à Antioche sous Dioclétien ; il ne fait pas faire les pieds au mur à ses chanteurs et pour ses figurants se contente de tenues militaires passe-partout. En vérité s’il y une chose à lui reprocher quand même, c’est qu’elle est passe-partout ; on a l’impression de l’avoir vue dix fois, et sur dix arguments. Des panneaux coulissants, et qui coulissent beaucoup, donnent l’illusion qu’il y a du mouvement, du suivi, dans une action théâtrale qui, pas un instant, n’arrive à être une action, à créer une tension. Cette banalisation est péché véniel, au regard d’autres, plus assassins. Mais celui-ci n’a que le tort de faire paraître mièvre, sans centre, sans enjeux, sans ferveur palpable (sauf quand chantent les chœurs : mais l’action alors, très évidemment, n’appartient plus à la scène, elle retourne à l’église), un oratorio qui n’est qu’un oratorio, mais le dernier et le suprême de Haendel et de, peut-être, toute la littérature d’oratorio. Et de cet oratorio précisément la mémoire collective lyrique garde très fort le souvenir d’une vision dramatique criante à force de présence et d’enjeux, qui nous inonde d’une compassion forte. Le moins qu’on puisse dire est que la production de Langridge laisse l’ombre de Haendel (et des Chrétiens d’Orient) dormir en paix, et le public ronronner d’aise : la Rolls Royce des Arts Florissants, conduite par William Christie à souverains appels de bras, roule royalement.

 

Katherine Watson et Didyme (Philippe Jaroussky), à g. Kresimir Spicer (Septime). © Vincent Pontet

Theodora (Katherine Watson) et Didyme (Philippe Jaroussky) ; à g. Kresimir Spicer (Septime)
© Vincent Pontet

 

Katherine Watson (Theodora) & Stéphanie d'Oustrac (Irene) / © Vincent Pontet

Katherine Watson (Theodora) & Stéphanie d’Oustrac (Irene)
© Vincent Pontet

Pas plus qu’on n’a de reproches pour Mr Langridge on n’aura de réserves pour ses chanteurs. Tous chantent irréprochablement, étant dit quand même que Katherine Watson est un peu courte de tout, timbre, personnalité, rayonnement, pour Theodora. Elle a laissé passer ce qui fut longtemps considéré comme le joyau de la partition, Angels ever bright and fair, sans qu’on s’aperçoive qu’elle l’avait chanté. Effacement dû en bonne part à Stephen Langridge qui le lui fait chanter comme mise au coin, et en passant. Il n’aide pas beaucoup plus Stéphanie d’Oustrac dans ses premiers solos ; peut-être ne considère-t-il pas que quand un chanteur chante, le centre de l’action (et surtout chez Haendel), c’est forcément lui ? Il nous distrait du chant de d’Oustrac à force de figurants. Ce n’est qu’au dernier acte que cette Irene arrive à plein épanouissement : on ne l’a pas aidée scéniquement à assumer cette fonction animatrice, rassembleuse et conductrice qui faisait de la très humble Lorraine Hunt le foyer même d’où part la prière des autres. Chance manquée — et foyer scénique qui ne s’allume pas. Tant pis.

 

Philippe Jaroussky (Didyme) / © Vincent Pontet

Philippe Jaroussky (Didyme) / © Vincent Pontet

Ni Langridge ni personne ne changerait Philippe Jaroussky en chanteur dramatique, épique, qu’il n’est pas. Confondant de panache virtuose, certes ; et physiquement très engagé. Mais la générosité physique palpable, celle qui vient de la vibrance et qu’amplifie la résonance, il ne les a pas. Avec son Didyme, cette Theodora installe d’autant moins un théâtre, et reste au concert (ou à l’église). Seul sans doute l’étonnant Septime de Kresimir Spicer incarne en plein son personnage, et l’incarne par le chant : avec du timbre, de l’ampleur, ce qu’il faut d’ébouriffante virtuosité, mais d’abord l’ascendant physique d’une voix pleine et sonore, à peu près indemne des affadissements qu’y apporte fatalement la pratique baroque. En ce seul moment de chant pur et fort la salle suspend son souffle et, passant outre à la demande expresse (mais un peu étrange) du chef d’orchestre, de ne pas applaudir en cours d’acte, laisse échapper un franc et sonore bravo.

Theodora et Didyme vont mourir après un duo ineffable. La Rolls Royce est passée. Déjà on l‘a oubliée. Le plaisir que l’on prend à plein dans l’instant même à une beauté musicale authentiquement dispensée et savourée est comme la douleur physique. Passé, il n’en reste rien.

 

 Théâtre des Champs-Elysées, 18 octobre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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