L’Elisir d’amore de Donizetti à l’Opéra-Bastille

L'Elixir d'amour à l'Opéra Bastille (© Christophe Pelé / Opéra National de Paris)

 

Adina (Aleksandra Kurzak) & Belcore (Mario Cassi) / © Christophe Pelé / Opéra National de Paris

Adina (Aleksandra Kurzak) & Belcore (Mario Cassi) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

Soirée de pure joie, qui finit en jubilation. Certes, la mise en scène n’est pas un perdreau de l’année. Signée Laurent Pelly, on lui avait à l’origine trouvé quelque bien inutile turbulence, avec ses vélos et ses chiens qui passent, et ses entassements de foin. Mais on en a tellement vu d’autres depuis ! Ce qui reste aujourd’hui c’est, d’abord, essentielle : la gentillesse. Pelly ne se moque ni de l’œuvre, ni des gens qui vont la voir. Et aussi, le superbe professionnalisme qui se marque par le timing pile poil des mouvements individuels ; plus, plus rare, et capitale chez Donizetti, la parfaite balance (musicale, stéréophonique, dramatique) des ensembles qui sont la merveille de cette partition où certain chœur de dames mériterait sa juste place à côté de celui des serviteurs dans Don Pasquale. Précisons-le, car l’évidence en ressort d’autant mieux en contraste avec les actuelles représentations : délicieusement chanté par un Paul Groves (Nemorino) qui se démenait dans ce qui pour lui était carrément contre-emploi, cet Elisir était carrément plombé par l’Adina fadasse, blondasse, insignifiante au possible d’une divette de l’ère Mortier, Heidi Grant Murphy.

© Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Nemorino (Roberto Alagna) & Dulcamara (Ambrogio Maestri) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

Pour cette reprise l’Opéra a mis à la disposition de Donizetti ses instrumentistes numéro 1 et un chef, Donato Renzetti, qui sait ce que balance, équilibre, allure veulent dire au théâtre. Et des chœurs (José Luis Basso) que, semble-t-il, Moïse et Aaron a excités jusqu’à leur superforme. On pourrait ne rien demander de plus, s’agissant de toute façon d’un absolu chef-d’œuvre, de loin, avec Don Pasquale, ce que Donizetti nous a laissé de plus parfait, où il n’y a pas un tunnel ni une convention qui empêtre, rien à couper mais seulement à goûter.

Dulcamara (Ambrogio Maestri) & Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Dulcamara (Ambrogio Maestri) & Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

La différence, et de  taille, est apportée par les protagonistes. On a retrouvé, simplement colossal (en tout sens du terme) et plus grandiose encore que colossal, le Dulcamara d’Ambrogio Maestri, un régal de globalité, mais de détails aussi, et de traitement de texte. Le très joli nouveau Belcore (Mario Cassi), on le craint, ne nous fera pas long usage, la moustache est largement plus avantageuse que la voix. Toute nouvelle est Aleksandra Kurzak, qu’on avait tant aimée dans Maria Stuarda au Théâtre des Champs-Elysées ce printemps, et que très palpablement Roberto Alagna aime beaucoup plus encore ! La voix est ronde, jolie, pas grande, la ligne exquise et le style aussi, l’humour malin, le charme et le naturel en scène immenses. Surtout elle rayonne du don le plus précieux à la scène : le plaisir de chanter,  qui chauffe instantanément la salle (même la vaste et métallique Bastille…)

Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

 

Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

Ce plaisir, on s’en doute, se trouve décuplé par la présence complice de Roberto Alagna dont on peut dire, avec la plus grande affection et un entier respect, qu’en toute simplicité et candeur ici il fait le coq, se roulant par terre et rebondissant et en rajoutant physiquement et en bombant le torse, tout heureux de se retrouver si jeune homme, naturel et faisant le naïf dans les extravagances que la mise en scène permet et même appelle. Il est très merveilleux de le retrouver dans un tel second printemps, insolent de juvénilité et de ce formidable plaisir de chanter dont on ne dira jamais assez qu’il est à lui seul plus que tout le reste en chant. On avait adoré Roberto dans l’Elisir à Lyon il y a vingt ans. Déjà il y avait des bicyclettes et déjà il s’était fait un peu cette impayable dégaine farceuse à la Harpo Marx, et c’est certaine Angela, et très amoureuse, qui pédalait de conserve avec lui alors. Qu’il ait gardé vingt ans après cette même pêche physique, ce sourire, cette évidence, ce serait déjà une bénédiction en soi, qui dans un meilleur des mondes devrait être remboursée par la Sécurité Sociale, tant elle fait de bien à tous. Mais qu’à 50 ans bien sonnés, au terme d’une année qui l’a vu enchaîner à Paris même un Cid et un Arthus également triomphaux et en Allemagne Vasco de Gama (ci-devant Africaine) de Meyerbeer avant la Juive, il soit capable de cette fraicheur de timbre, de ce contrôle de ligne, de tels allègements partout où il le faut et, dans la Furtiva lagrima si attendue (et si périlleuse) de ce chant tenu et attendri comme sur un fil, ça, on fait mieux que dire bravo (ils n’ont pas manqué, on s’en doute, après l’air, et au rideau), on ne peut que dire : chapeau !

Adina (Aleksandra Kurzak) & Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé - Opéra National de Paris

Adina (Aleksandra Kurzak) & Nemorino (Roberto Alagna) / © Christophe Pelé – Opéra National de Paris

On vous l’a dit. Une soirée de pure joie.

 

Opéra-Bastille, le 2 novembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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