« Les Funérailles royales de Louis XIV » à la Chapelle Royale du Château de Versailles

Concert “Les Funérailles royales de Louis XIV” à la Chapelle Royale du Château de Versailles (Ph. Château de Versailles)

 

Est-ce qu’on s’imagine pouvoir passer trois heures enthousiasmantes sur un thème aussi peu engageant ? Louis XIV fut un très étonnant roi, et l’incarnation même de l’Etat, mais on ne peut pas dire que le tricentenaire de sa mort l’ait fait en 2015 plus populaire, ni mieux connu. Réparation est faite.

Versailles est en un plein sens d’art le tombeau de Louis XIV, le monument pérenne et intemporel que de son vivant il a élevé et dédié à sa propre immortalité. Mais Versailles est de pierre. Et les incroyables merveilles et trésors qui l’ornent, rachetés ou restaurés au poids de l’or (certains tissus), les jardins autour et les bassins et les bosquets, tout cela est entré dans l’intemporalité du sublime et s’anime (illuminations, jeux d’eaux) aussi bien que c’est possible ; mais enfin il y manque habituellement un élément, pourtant essentiel à la stature de Louis XIV et à l’identité artiste de celui qui commença par être le plus beau danseur du royaume : la musique. Des monuments, des lieux sont là, et témoignent. La Chapelle Royale n’est pas qu’un vaste et vide espace de parade pour que la personne du Roi, agenouillée, y assiste à la messe en toute humilité. Elle est par essence et d’abord lieu de célébration. Et si beau que depuis qu’il se donne des concerts à Versailles, un peu toute sorte de musique sacrée s’y est donnée, même sans aucun rapport avec l’esprit de Versailles, sa grandeur, son idiome propres. Or, merveille d’unité : cette œuvre d’un seul homme a été faite telle que tout ce qui est Versailles ressemble à Versailles. Et sa musique aussi. Qu’il y ait une Chapelle Royale impliquait que le Roi eût ses compositeurs, ses instrumentistes, ses chanteurs. Versailles fut un foyer ardent de création musicale, et que celle-ci fût au service du Roi et à son bon plaisir s’est trouvé tempéré par la révérence du Roi lui-même à l’endroit du Seigneur Dieu de qui il tenait sa légitimité royale. Le décoratif et ses trompettes iront très bien à un Te Deum. Les Requiem resteront discrets, autant que possible dépouillés, sévères. Les Rois, même mourant, ont de la tenue.

La Chapelle Royale a accueilli le 10 octobre le très exceptionnel concert réunissant les deux œuvres composées par Marc-Antoine Charpentier pour pleurer convenablement cette Reine Marie Thérèse dont son royal époux put dire, à sa mort, que c’était le premier chagrin qu’elle lui eût jamais fait. Musique de compassion et souvent simple tendresse, et surabondante miséricorde : pur joyau d’un style français et même spécifiquement versaillais dont Charpentier fut sûrement, et à l’époque exacte, le plus admirable représentant.

De g. à dr. : Samuel Boden, Lucile Richardot & Christian Immler (debout)

De g. à dr. : Samuel Boden, Lucile Richardot & Christian Immler (debout) / Ph. Château de Versailles

Depuis, Versailles a ouvert au public le 27 octobre (et jusqu’au 21 février 2016) une magnifique Exposition mise en espace et en majesté par Pier Luigi Pizzi : le Roi est mort. On ne saurait reconstituer les heures de marche nocturne où des dizaines de milliers de sujets contournèrent Paris pour porter Louis XIV en pompe et majesté de Versailles où il était mort à Saint Denis où l’attendaient les Rois de France. Mais le catafalque imaginaire est là, dans sa hauteur impressionnante, avec ses candélabres et ses plumets. Et des dizaines d’objets et tableaux choisis un à un montrent le Roi par ses médailles, quelques-uns de ses extraordinaires portraits (dont un modelé en cire), les plus beaux exemples peints qui soient font voir comment princes et courtisans portaient le deuil de Cour etc. À cette démonstration culturelle répondait les 3 et 4 novembre le programme musical qui l’illustre le mieux. Exemplairement éclairés (du noir, avec des ombres lumineuses) par Bertrand Couderc, les différents niveaux, tribune, côtés, fabuleux chœur de la Chapelle luisant d’or, accueillaient Raphaël Pichon dirigeant son ensemble Pygmalion non seulement dans deux œuvres majeures de Lalande, à parité (au moins) avec Rameau pour la splendeur, la proportion et la facture, purs sommets d’un génie musical proprement français : un De Profundis et un Dies Irae. Mieux que cela, dans la sévérité a capella d’une sorte de grégorien gallican, s’est fait entendre le plus auguste chant funèbre qui soit, merveille à la fois d’inspiration et d’exécution. Les admirables chœurs de Pygmalion — Cécile Scheen, Lucile Richardot, Samuel Boden, Marc Mauillon, Christian Immler —, tous il faut les citer, les complimenter, leur dire merci.

De g. à dr. : Samuel Boden, Lucile Richardot

Samuel Boden & Lucile Richardot (à g.), Pygmalion et Raphaël Pichon / Ph. Château de Versailles

Idéalement ce n’est pas deux soirs seulement et par exception mais régulièrement, comme chose ordinaire montrant à plein le génie des lieux, architecture et esprit conjugués, que pareil programme devrait être offert aux visiteurs de Versailles. Et idéalement, c’est aux USA, au Japon, partout où Versailles fascine et son rayonnement atteint, qu’il faudrait envoyer cette exposition comme manifestation entre toutes complète de ce que furent un esprit et génie des lieux. Raphaël Pichon est né musicalement à Versailles, et de la curiosité passionnée de ce qui a fait qu’en musique Versailles est Versailles. Qu’il continue à nous émerveiller, sans attendre quelque autre centenaire !

 

Versailles, 3 et 4 novembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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