Vespri della beata Vergine de Monteverdi à la Chapelle Royale de Versailles

Les Pages du Centre de musique baroque de Versailles sur la tribune, Monteverdi Choir, English Baroque Soloists & John Eliot Gardiner (Concert du 6 novembre 2015 © Château de Versailles)

La Chapelle Royale venait de nous offrir l’extraordinaire et unique, ce que seule la célébration d’un tricentenaire, celui de la mort de Louis XIV, a donné l’idée (gagnante) de produire en ce lieu même, les Funérailles de Marie Thérèse telles que mises en musique par Charpentier, celles du Roi lui-même telles que mises en musique par Lalande. Et on a assez suggéré que cette rencontre prédestinée (et, au fond, parfaitement programmée par le Souverain lui-même) entre musique et architecture, entre deux faces indépendantes mais idéalement complémentaires d’un tel génie (le génie des lieux) devrait être présentée en tout temps, et à tout public, comme exprimant de la façon la plus complète et suggestive Versailles même.

John Eliot Gardiner (© Château de Versailles)

John Eliot Gardiner (© Château de Versailles)

Et nous voilà sur le point de dire qu’au regard de cet extraordinaire, le surlendemain, ce qui allait se passer dans cette même Chapelle Royale, c’était… l’ordinaire même. Les Vêpres de Monteverdi, monument musical et choral à la fois fondateur et inégalé, l’ordinaire ?! Et telles que les offrent John Eliot Gardiner, ses English Baroque Soloists et son Monteverdi Choir, l’ordinaire ?! Alors que Louis XIV lui-même eût eu tout sujet de se trouver flatté de pareils hôtes en sa Chapelle et que nous, auditeurs bourrant parterre et tribunes, pouvions-nous sentir comme des Lucullus traités chez Lucullus, des Louis XIV chez Louis XIV ? Il faut bien qu’on le dise pourtant. Dès fin septembre Gardiner et ses troupes prenaient possession du Château pour un premier Orphée, en français, celui de Gluck. Et s’enchaînant à ces Vêpres ils s’apprêtent à donner, à la Galerie des Glaces, du même Monteverdi, Orfeo : l’opéra (ou fable musicale plutôt) fondateur. Et rappelons-le, ce même Gardiner avec son même indispensable (et incomparable) chœur où tout le monde est capable d’être soliste (en Monteverdi comme pour les airs les plus ornés des Cantates de Bach), dans cette même Chapelle Royale, a déjà donné ces mêmes Vêpres en  2010 et 2014. Est-ce être assez ordinaire ? La Présidente de Versailles, agissant au nom du Roi défunt, pourrait bien nommer sir John Eliot, déjà knighted par Elizabeth II, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roy. Versailles, la France, la musique française (jusqu’à Berlioz et Chabrier) lui doivent bien ça !

On avait des raisons de se sentir soi-même assez vétéran dans cette Chapelle ce soir. On était présent à Venise il y a de cela bien trente ans. Gardiner fêtait les vingt ans de ce Choir auquel il a donné le nom de Monteverdi, qu’il a fondé dans l’intention expresse de servir Monteverdi. Cela se passait à la Basilique Saint Marc, par exception ouverte le soir, et éclairée comme il faut pour mettre en valeur les mosaïques précieuses et uniques qui précisément préfèrent qu’on ne les éclaire pas trop. On était dans l’exceptionnel, par définition. Et les volumes de Saint Marc, ses niveaux, ses colonnes se prêtaient idéalement à la très précise stéréophonie que Monteverdi a voulue pour ce jeu d’appels et d’échos, qui est une des trouvailles musicales, mais d’abord sonores, qui rendent ces Vêpres aussi neuves à chaque écoute. La Chapelle Royale n’a rien, physiquement, de la Basilique Saint Marc. Et c’est peu de dire que l’espace du chœur y est royalement mesuré, restreint. Ce n’a pas été petite gymnastique aux solistes du Choir, et à quelque instrumentistes encombrés de leur luth à queue prolongée, de se faufiler pour gagner la position hors des vues d’où ils pourraient répondre aux exigences de stéréophonie prescrites par Monteverdi. Ces perturbations se sont fait oublier avec une discrétion et une discipline qui font honneur aux musiciens du Royaume Uni, d’ailleurs tous vêtus avec même élégante et remarquable décence. On n’ose imaginer leurs homologues français, qui mettent leur point d’honneur à jouer les décontractés, opérant telles manœuvres en plein concert, sans rien déranger. Mais sans doute ceux-ci sont sans homologues, où que ce soit, et surtout en France. Eux, grâce à la passion et l’acharnement de leur fondateur, ne sont pas des intermittents. Ce n’est pas le moindre exploit !

© Château de Versailles

© Château de Versailles

Contribution capitale à la réussite de cette soirée : Les Pages du Centre de musique baroque de Versailles d’Olivier Schneebeli regroupés sur la tribune au-dessus de l’autel (face au Roi absent), auxquels Gardiner adressait de la main, à la fin, son juste remerciement. À la sublime Sonata sopra Sancta Maria leur chant planant et pur apportait le cœur même de son extraordinaire dimension. S’il ya eu dans toute cette exécution un moment plus singulièrement inoubliable, ce fut, dans le prodigieux Magnificat final (ces Vêpres semblent s’exhausser à mesure, de hauteur en hauteur), le traitement paradoxal voulu par Monteverdi au Deposuit potentes de sede. Là, contre toute suggestion du texte, le chœur semble ne faire que murmurer, en tout effacement, dans le déchaînement tempétueux de la stridence instrumentale. Mais aussitôt va s’y enchaîner Et exaltavit humiles : et là une insensée sorte de joute ou gigue des deux violons solo impulse une sorte de jubilation forcenée. Ah, Monteverdi était encore à un quart de siècle de sa Poppée et de son Ulysse. Mais comme il connaissait son drame ! Viscéralement. D’intuition. De vocation.

On n’a pu entendre à si peu d’intervalle et en même lieu les également admirables prestations de l’Ensemble Pygmalion et du Monteverdi Choir sans remarquer combien le latin franc, solaire, ingénument italien (et universellement d’église) de celui-ci amplifie et en quelque sorte sonorise le chant ; alors que le latin des Français, précieux et prudent, pour ne pas dire précautionneux, corsète la sonorité, l’émacie, la pâlit. Vive l’authenticité, certes. Mais sait-on, en somme, quel Concile de savants grammairiens a décidé de ce qu’était cette authenticité ? Quoi qu’il en soit, le intendentes qui apparaît dans le De Profundis de Lalande (« fiant aures tuae intendentes in vocem deprecationis meae ») se chante tout seul si on dit inntenndenntess ; mais sonne insupportablement cherché et s’auto coince si on le prononce aintaindaintess. Essayez donc !! Mais les grammairiens se préoccupent-ils si on se fait entendre ? Pourtant c’est important en chant !

 

Versailles, 6 novembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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