La Damnation de Faust de Berlioz à l’Opéra Bastille

Berlioz n’a jamais rêvé que sa légende dramatique devienne un opéra. Concert avec chœurs et solistes lui suffisait. Et très bon orchestre. Il a tout cela sur la scène de Bastille. Le soin voluptueux avec lequel Philippe Jordan fait ressortir les timbres d’une orchestration féérique ; les performances superlatives de ses protagonistes chanteurs ; l’étoffe somptueuse des chœurs (parfois perceptiblement durcis ou éraillés : le poids de quelques Moïse et Aaron sans doute). Faut-il que cela, qui est justification ultime du coût extravagant d’une production d’opéra, soit plombé par la prétention plate d’un metteur en scène ? D’Alvis Hermanis tout le monde a pu voir à la TV un Trouvère de Salzbourg où le concept était que ça se passe dans un musée, avec tableaux, gardiens etc. Tout plutôt que Verdi !! Cela aurait dû suffire pour dégoûter de ses idées tout public d’opéra, et d’abord tout directeur. Son concept ici, c’est que Faust aujourd’hui ne s’occuperait que d’aller voir sur Mars si la vie y est (et accessoirement Goethe). D’où en scène de bout en bout Stephen Hawking, scientifique très vénérable, malheureusement paralysé, qui actionne son fauteuil roulant. Il constitue la présence, l’action aussi, numéro 1 d’un spectacle sans nerf ni tension ni même personnages (ce qui est un peu la faute à Berlioz. Mais Berlioz ne pensait pas faire un opéra).

De g. à dr. : Bryn Terfel (Méphistophélès), le danseur Dominique Mercy (Stephen Hawking), Sophie Koch (Marguerite) et Jonas Kaufmann (Faust) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

De g. à dr. : Bryn Terfel (Méphistophélès), le danseur Dominique Mercy (Stephen Hawking), Sophie Koch (Marguerite) et Jonas Kaufmann (Faust) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

Si Alvis Hermanis a fait l’objet d’une bronca aussi ciblée, et qui marquait un ras le bol, c’est qu’un public adulte (et statistiquement bachelier) en a assez d’être traité de haut, par des gens de théâtre occupés d’afficher en toutes lettres leurs mots d’ordre et slogans, et qui font dire aux œuvres ce qu’elles ne disent surtout pas. Au lieu de fœtus gigotant pendant la Sérénade de Méphisto, la vidéo aurait mieux fait de nous faire voir Goethe et Berlioz se retournant dans leur tombe à la vue de leur Faust simplifié en capitaine cosmonaute direction Mars. Un prologue muet (autre caprice devenu habituel aux metteurs en scène) nous assène les identités et motivations (avec photos à l’appui) des sélectionnés pour le grand voyage.

Sophie Koch (Marguerite) & Jonas Kaufmann (Faust) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

Sophie Koch (Marguerite) & Jonas Kaufmann (Faust) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

Cette Damnation réunit, vocalement et musicalement, des qualités suprêmes. Jonas Kaufmann chante avec un chic, une poésie, un phrasé princiers. Sophie Koch nous fait entrer dans l’attente de Marguerite, puis sa douleur, avec une intensité, une nudité, une émotion inouïes (et en voix somptueuse) ; et Bryn Terfel donne une leçon magistrale d’intelligence dans la projection, de théâtre par la seule voix, et quelle voix ! Ajoutons le cor anglais et l’alto célestes, déchirants, pour les deux airs de Marguerite. Cela est sans prix (au sens propre). Faut-il que des idées brouillonnes (ou brouillons d’idées) nous gâchent cela, et même nous le cachent ?

Brian Terfel (Méphistophélès) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

Bryn Terfel (Méphistophélès) / © Felipe Sanguinetti (Opéra National de Paris)

Que les metteurs en scène nous donnent des images, ils savent, nous ne savons pas, on les paye pour ça. Et qu’ils nous laissent penser. On ne voit pas d’où viendrait leur qualification pour cela précisément.

Opéra Bastille, le 8 décembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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