La Traviata de Verdi à l’Opéra du Rhin

“La Traviata” : Patrizia Ciofi (Violetta) / © Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Une Traviata de plus ? Certes, cela ne va pas plus loin. Mais une Traviata entièrement centrée sur sa protagoniste : et quand la protagoniste est d’une individualité d’accent, d’une virtuosité musicale et vocale aussi, impressionnantes comme elles sont chez Patrizia Ciofi, la justification est toute trouvée, et suffit. C’est dire qu’on n’a pas grand’ chose à ajouter en ce qui concerne la direction de Pier Giorgio Morandi (avec un Philharmonique de Strasbourg aux belles couleurs) et la mise en scène de Vincent Boussard. On ne dira pas qu’ils font avec. Ils font autour.

Patrizia Ciofi dans le Brindisi (© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin)

Patrizia Ciofi dans le Brindisi (© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin)

Très à part on mettra, pour une fois, Christian Lacroix, dont les costumes trop souvent font bien du bariolage. Ici ils contrastent, ils centrent, ils mettent aussi ne disons pas de la gaieté mais du mouvement dans la folie qui de bout en bout entraîne La Traviata, et que les autres nous montrent bien sage ! Ce n’est rendre service à personne, pas même à Violetta, que d’uniformiser autour d’elle des messieurs satellites tous en noir et leur haut de forme habituellement vissé sur la tête, quel que soit le degré passionnel de relation qu’ils entretiennent avec l’héroïne. On les veut avec style, mais quelconques. Mission réussie : ils rendent l’action, ce ballet masculin autour de Violetta, parfaitement quelconque. Giorgio Germont (Etienne Dupuis) et Alfredo Germont (Roberto De Biasio), deux belles et bonnes voix avec une sonorité banale mais performante (et chapeau claque) ne sont plus que des satellites de ce qui en scène à aucun moment ne sera action, et ne réussit à être un drame que parce que la protagoniste le porte en elle, dans sa voix, son timbre fêlé, sa virtuosité chavirée.

Duo de Violetta (Patrizia Ciofi) & Giorgio Germont (Etienne Dupuis). © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

Duo de Violetta (Patrizia Ciofi) & Giorgio Germont (Etienne Dupuis). © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

Violetta (Patrizia Ciofi) et Alfredo Germont (Roberto De Biasio). © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

Le Brindisi : Violetta (Patrizia Ciofi) et Alfredo Germont (Roberto De Biasio). © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

L’extrême, et extrêmement individuelle, virtuosité vocale de Patrizia Ciofi nous cache souvent qu’elle est, comme doit être toute candidate Traviata, une émotionnelle aussi, donc une vériste. Ce n’est plus par le modelé et les dégradés et la vocalisation pure (comme ailleurs) mais par les ombres du timbre, la plasticité dynamique, le coloris qu’elle s’impose ici. Elle n’est pas une Cotrubas ni une Callas évidemment, et moins encore Cebotari, déchirée par sa propre vibration. Mais c’est déjà beaucoup qu’elle ne soit pas une blonde, et pâlottement blonde, comme reste la trop lisse Damrau, vocalisante et artiste comme elle est. Elle, sa pâleur vocale (qui lui est innée, comme la maigreur de corps vocal) pourrait être celle de la grande phtisique, avec du feu soudain qui lui monte aux pommettes. Dès son Brindisi on remarque dans le timbre une hardiesse et même puissance pénétrante (toute relative) qu’on ne lui a pas toujours connue. La surmultiplication de projection et de timbrage qu’elle obtient est inattendue, sans pourtant jamais parvenir à la raucité ; et très habilement elle murmure ou plutôt soupire la lecture de sa lettre, où elle ne saurait mettre ce qu’il faut de sonorité physique. Splendide performance, à saluer très bas, d’une Traviata au maximum de ses moyens expressifs et vocaux (un sublime legato), et qui n’est pas une Traviata de premier ordre. Mais elle domine de si haut le spectacle que deux heures durant on a pu la croire telle.

Alfredo Germont (Roberto De Biasio) & Patrizia Ciofi (Violetta) / Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Alfredo Germont (Roberto De Biasio) & Patrizia Ciofi (Violetta) / Alain Kaiser (Opéra National du Rhin)

Quant au spectacle, on l’oublie rien qu’en le regardant. Est-il besoin de dire qu’on préfère, et de loin, cet effacement professionnel à tant de mises en scène m’as-tu-vu ?

Strasbourg, le 11 décembre 2015

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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