Norma de Bellini au Théâtre des Champs-Élysées

“Norma” au Théâtre des Champs-Elysées : Riccardo Zanellatto (Orovesco) & Maria Agresta (Norma : “Casta Diva”) / © Vincent Pontet)

C’est un fait historique qu’y laissant fuser encore des traits incandescents de son génie dramatique et vocal, Callas n’a pu laisser à Paris de sa Norma qu’un souvenir calciné. En suivant jusqu’au bout la performance de Maria Agresta, qui est tout sauf électrisante, on évoquait la réflexion de Lilli Lehmann, disant qu’une Norma lui demandait davantage que les trois Brünnhildes réunies ; et celle de Birgit Nilsson (qui, certes, ne s’est jamais rêvée Norma), que la seule chose vraiment importante pour aller au bout d’une Isolde, c’est de bons souliers.

Endurance. Le rôle est terrible. Une fois en scène, après Sediziose voci et l’illustre Casta Diva qui suit, à peine s’il se relâche. Et si une chose a été clairement exposée par les représentations du TCE, c’est que les prouesses belcantistes, la virtuosité purement vocale et le grand style soutenu demandés par la première moitié de l’opéra ne sont rien à côté de l’intensité émotionnelle, de la profondeur de tessiture, des couleurs, et des aigus aussi, dardés ou retenus (avec de sidérants effets pianissimo) qu’exige la seconde. Endurance et multiplicité de styles, ou plutôt engagement de la totalité de styles qui étaient concevables pour Bellini. Norma demande tout, vocalement, sauf l’ordinaire.

Norma (Maria Agresta) & Pollione (Marco Berti) : "In mia man alfin tu sei" / © Vincent Pontet

Norma (Maria Agresta) & Pollione (Marco Berti) : “In mia man alfin tu sei” / © Vincent Pontet

Rien de ce qu’on avait entendu de Mme Agresta, une Elvira des Puritains exquise mais sans guère d’épaisseur, une Mimi superbe de pathos et de pâte vocale, ne préparait à sa performance en Norma. Ce n’est pas seulement que davantage de métal s’est mis à la voix, la faisant plus tranchante et décidée ; mais elle s’est durcie, dramatisée, sans se noircir délibérément cependant. Le contrôle et l’égalité y sont marqués du haut en bas de la tessiture. Des aspérités, oui ; mais pas de trous. Et ces aspérités donnent du drame à une voix qui est loin de s’être acquis déjà toutes les gradations et estompes qui s’y mettront peu à peu, si on admet que six fois une Norma complète (en comprenant la générale) en quinze jours n’en ont pas compromis l’épanouissement progressif. La seule référence vocale qu’on puisse proposer à propos de Mme Agresta, c’est Anita Cerquetti, une santé vocale de base, absolue, avec tous les réquisits de la belle et bonne voix (ce qui ne va pas jusqu’aux prouesses supérieures en agilité, qui sont une spécialité) ; une voix qui répond, aussi bien en forte et en piano, avec des sons filés tenus, palpables, timbrés, comme Paris n’en a pas entendu depuis un bout de temps, dans Norma et hors Norma. Avec cela, pour la première partie, rien de mémorable. Les duos virtuoses et émus avec Adalgise ont été très bien mis au point avec Sonia Ganassi, sans devenir confondants ; le trio avec Pollione est ruiné de toute façon par les façons vocales un peu bestiales de Marco Berti, qui nous fera attendre jusqu’à In mia man pour nous donner un peu de la dignité vocale d’un vrai Pollione. On le répète, c’est l’ensemble de ces qualités, telles qu’elles s’exposent dans les duos avec Adalgise (en finesse) puis dans les sublimes trois morceaux de la fin s’enchaînant qu’Agresta devient prodigieuse. Une Norma complète vaut infiniment mieux que du génie mis à quelques-unes de ses parties, avec des trous au milieu.

Norma ("Dormano entrambi") / © Vincent Pontet

Norma (“Dormano entrambi”) / © Vincent Pontet

À la très bonne Adalgise de Ganassi on ne reprochera guère que son trop de similitude en timbre, en coloris général, avec sa partenaire. On réentendra volontiers Riccardo Zanellatto, Orovèse, basse non sans timbre, non sans creux, non sans style. Et on remarque la Clotilde de Sophie Van de Woestyne, le rôle où fut une jeune Sutherland à côté de Callas en 52. Puisse ce présage l’accompagner. On n’a pas le sentiment que l’Orchestre de chambre de Paris ait apporté grand soutien de respiration ou de timbres aux chanteurs, les couvrant parfois inutilement. Et de Riccardo Frizza au pupitre on regrette de ne pas trouver grand’ chose à dire.

Marco Berti (Pollione), Maria Agresta (Norma), Riccardo Zanellatto (Orovesco) recueillant les enfants / © Vincent Pontet

Marco Berti (Pollione), Maria Agresta (Norma), Riccardo Zanellatto (Orovesco) / © Vincent Pontet

Mille compliments en revanche à Stéphane Braunschweig, simplificateur certes, et qui nous prive de l’odeur de forêt qui est physiquement désirable dans Norma. Mais la clandestinité y est, les rapports de force et de passion aussi, les personnages se meuvent bien, et cela passe de bout en bout, plausible et palpable, comme une lettre à la poste. Il a récolté une part de hou en venant saluer à la fin (c’était la dernière). On se demande vraiment pourquoi. Tout ce qu’on peut à la rigueur reprocher à sa Norma, c’est qu’elle est sans druides. Mais le regrette-t-on ? Sa façon de figurer le chêne sacré en tout cas est astucieuse, et heureuse.

Théâtre des Champs-Elysées, 20 décembre 2015

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genevieve

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