Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg à l’Opéra Bastille

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Nuit de la Saint Jean. Beckmesser au centre (Bo Skovhus) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Les Maîtres Chanteurs, c’est la plus merveilleuse fable qu’on doive à Wagner, une parabole sur l’art, l’invention en art, le naturel dans l’art ; c’est là qu’il livre sa confidence la plus émouvante (et de portée universelle) sur lui même et l’art. Et ça va autrement loin que Tristan, fable sur l’amour : car le meilleur Wagner en avait, certes, plus à dire sur l’art que sur l’amour.

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter), Sachs (Gerald Finley) & Walther (Brandon Jovanovich) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter), Sachs (Gerald Finley) & Walther (Brandon Jovanovich) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter) & Walther (Brandon Jovanovich) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter) & Walther (Brandon Jovanovich)
© Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Et puis, Les Maîtres Chanteurs, c’est une grandiose farce sur l’Allemagne profonde et essentielle, ses travers y sont amplement (mais sans méchanceté) moqués, et l’essentielle vertu qui est là derrière, celle qui fait que l’art allemand c’est le saint art allemand, exaltée comme même Bach n’a pas exalté son Dieu. On ne peut aimer pareille œuvre que si l’on veut bien en suivre les mots (ce qui est vrai aussi, rigoureusement, de Rosenkavalier, de Peter Grimes, de Pelléas). Ceux-ci correspondent à des situations, des gestes, des réactions, tout cela mis en place par Wagner avec une minutie de dentellière et un humour grandiose. Humour, oui, insistons ; et pas ironie. L’humour aime ce dont il se moque et veut le faire aimer. L’ironie hait. Un humour et une verve d’auteur comique au regard de quoi ce que Nietzsche appelait sursum boum boum dans le Ring, et tout le poème de Tristan paraissent bien lourdauds. Pour qui a le goût de Wagner musicien et de son incroyable tapisserie orchestrale, pas gâtée ici par le sostenuto à perpète, Les Maîtres sont le sommet, et l’absolu régal.

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Walther (Brando Jovanovich) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Walther (Brando Jovanovich) lors du concours de chant / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Sachs (Gerald Finley) initie Walther (Brandon Jovanovich) à la poésie chantée (Bo Skovus) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Sachs (Gerald Finley) initie Walther (Brandon Jovanovich) à la poésie chantée avant le concours (Bo Skovhus) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Il est clair que, vus ainsi, ils n’ont absolument pas besoin des voix héroïques (ou alourdies plutôt : forcées) qu’on associe à Wagner. De bons solides troupiers feront l’affaire, s’ils sont bons comédiens (car ça bouge en scène) et si le chef les aide. L’orchestre en effet n’est que trop facile à grossir, à l’appel des cuivres qui y sonnent dès la fanfare de l’Ouverture, mais n’ont aucunement à y faire la loi. Tout le merveilleux II° acte n’est que musique de chambre, avec turbulences scéniques (irrésistibles). La décision est au chef. Philippe Jordan, on le sait, aime l’opéra et le pratique et le connaît, rareté chez un chef d’aujourd’hui, il sait que ceux qui font le spectacle, en dernier ressort, ce sont les chanteurs en scène, et qu’il faut les aider à se faire entendre, à jouer leur propre jeu. Il a choisi son cast et tous jouent dans le même esprit. Comme en plus le metteur en scène aime ses Maîtres Chanteurs, et aime aussi ses chanteurs, et fait que tout ce qui doit être mis en valeur ressorte, au détail et à la nuance près, on a là le plus merveilleux spectacle lyrique complet qui se puisse imaginer, une fête constante de l’esprit, de l’intelligence et de l’oreille. Comment dit-on Alleluia en nurembergeois ?

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Beckmesser (Bo Skovhus) chez Sachs / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Beckmesser (Bo Skovhus) chez Sachs / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Le spectacle est impossible à décrire, il est riche de trop de détails tous significatifs, tous fonctionnels. Disons simplement que ses emboîtages, ses balcons, son mobilier, ses esquives, jusqu’à son petit guignol y permettent une action où tout s’enchaîne avec une logique, un suivi, un bonheur qui ne se relâchent pas d’une seconde. On aura la cathédrale, on aura l’échoppe de Sachs, on aura le balcon où Lene sous les habits d’Eva leurre Beckmesser qui la sérénade. Le plateau de Bastille est grand comme était celui de Salzbourg où cette production est née, mais même un tel espace est peu pour le délire collectif de la nuit de la Saint Jean et pour la procession des corporations au III. S’y agiter et s’y démener ainsi, avec ce naturel et un vêtement, un mouvement, une coiffure si caractérisés pour chacun (et ce chacun n’est pas figurant seulement, il peut chanter aussi, s’il est des chœurs), c’est un régal digne du cirque le mieux réglé. La jubilation de la salle en témoigne, qui ne va pas à des prouesses de chant, mais à la réussite collective de tout ce qui dans le spectacle est mouvement, expression.

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter) / © Vincent Potet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Eva (Julia Kleiter) & Sachs (Gerald Finley) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : Sachs (Gerald Finley) chaussant Eva (Julia Kleiter) / © Vincent Potet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : Sachs (Gerald Finley) chaussant Eva (Julia Kleiter) / © Vincent Potet (Opéra National de Paris)

Pas de grand format wagnérien dans le cast. Gerald Finley n’a essayé son premier Sachs (qui paraissait hors de sa portée : un Comte des Noces tout au plus) qu’à Glyndebourne, espace restreint et acoustiquement confortable (Nina Stemme a fait ainsi pour sa première Isolde, qui fait depuis le tour du monde). Son timbre serré, sonore avec franchise, donne à son chant de la pénétration, sans besoin de volume ; le détail des mots est admirable, la poésie du Fliedermonolog à tirer des larmes. Au 3° acte, dès Wahn !, il aménage un rien les valeurs çà et là, pour avoir à soutenir moins, sans perdre ni ligne ni legato. L’acteur, dans les mains du metteur en scène Stefan Herheim, est d’un naturel, d’une efficience incroyables. En jumeau antithétique (et antipathique), comme il est dans l’esprit des Maitres, le prodigieux Beckmesser de Bo Skovhus le vaut : bel homme, superbe chanteur, et empêtré dans la littéralité des Règles. On ne peut mieux chanter sa caricature du chant, ni jouer l’imbécillité des doctes avec plus d’intelligence et d’humour. Inutile de dire que Günther Groissböck en Pogner c’est le luxe, en rien basse profonde et noire à la Hagen, mais bourgeoise, et supérieurement bien chantante. Excellente surprise avec le Kothner de Michael Kraus, qui déclame sa Tabulatur avec l’aplomb d’un maître.

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : à g. Beckmesser (Bo Skovhus), Walther à genoux (Brandon Jovanovich), Kothner (Michael Kraus) & Pogner (Günther Groissböck) à droite / © Vincent Potet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : à g. Beckmesser (Bo Skovhus), Walther à genoux (Brandon Jovanovich), Kothner (Michael Kraus) & Pogner (Günther Groissböck) à droite / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : le veilleur de nuit (Andreas Bauer) / © Vincent Potet (Opéra National de Paris)

Le veilleur de nuit (Andreas Bauer) / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Mais tous les Maîtres sont épatants, et tous physiquement typés. Le David de Toby Spence n’est pas moins épatant mais face au grand orchestre, au grand espace, au parlé perpétuel du rôle le timbre grisaille vite. Il est de peu de couleur chez Brandon Jovanovich mais mordant, concentré, la cantilène est aménagée avec le plus beau naturel, le personnage est idéalement Walther. Une révélation, comme les ténors pour Wagner vont aujourd’hui. Mais la ligne italianisante haut tenue du Preislied et ses escarpements finaux le voient à sa limite. Comme l’Eva de Julia Kleiter d’ailleurs : délicieuse, légère, ayant des ressources de timbre au III, mais aménageant un peu le Quintette comme Sachs aménageait son Monologue du III.

Délicieuse Magdalene de Wiebke Lehmkuhl, qu’on reverra avec plaisir. Excellent Veilleur de nuit d’Andreas Bauer.

"Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg" à l'Opéra Bastille : David (Toby Spence) entouré des apprentis / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

“Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg” à l’Opéra Bastille : David (Toby Spence) entouré des apprentis / © Vincent Pontet (Opéra National de Paris)

Enfin, coaché par José Luis Basso, chœur simplement miraculeux, par la beauté sonore, la plénitude du chant et une participation scénique d’une vérité et d’une individualité stupéfiantes pour chacun. L’orchestre a su éviter le piège de laisser les cuivres donner le la et nous mener à quelque chose de martialement teuton. Au contraire, la transparence et le délié des cordes, avec ces pieds légers qui font que rien dans ces Maîtres ne traîne ni ne s’empâte, ne fait importance ou longueur. Les deux maîtres d’œuvre, Stefan Herheim et Philippe Jordan, sont à remercier solidairement, et très chaleureusement, pour l’affection complice avec laquelle, ensemble, ils ont porté ce qui, ainsi réalisé, apparaît le chef-d’œuvre absolu du génie lyrique allemand.

Opéra Bastille, le 1er mars 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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