La Passion selon Saint Matthieu de Bach à Versailles

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De g. à dr. : Stéphane Degout, Raphaël Pichon, Julian Prégardien (DR)

On n’a pas fini de déplorer que le Roi Soleil ait été si merveilleux danseur. C’était vouer la musique qu’il susciterait à beaucoup de décoratif (au sommet) et d’authentiquement royal. Quant à un sens du sacré, un service divin qui, là où ils fonctionnent, peuvent porter l’inspiration et l’exécution musicale à d’autres hauteurs, Louis XIV les a largement laissés aux Allemands. Le Dieu qu’on a célébré chez lui était largement le Dieu des batailles. Heureusement un Charpentier est venu, et un Delalande, pour que l’aile du spirituel vienne frémir quand même dans la musique née pour Versailles. Aussi est-il merveilleux que Bach en fin de Semaine Sainte ait pris ses quartiers de Pâques à la Chapelle Royale.

Le représenter chez le Roi Soleil est affaire de dignité. Qui chez nos musiciens d’aujourd’hui peut être jugé dignus intrare, digne d’entrer, digne d’habiter les volumes augustes de la Chapelle Royale ? Il ne suffit pas d’avoir su mettre des plumes plus que royales à quelque oratorio de moindre souffle et envergure ou, pis, à un opéra à manières. Bach veut un autre coffre. Il ne serait pas le musicien du meilleur des mondes, le seul à hauteur du Leibniz dont il semble si souvent n’avoir fait que réaliser en musique les conceptions cosmiques, et qui ont leur dimension cosmique par le souffle (spiritus sanctus) et la hauteur de vues sans qu’on ait besoin d’y ajouter (et agiter) des plumes, si chez lui toujours souffle et esprit, souffle et son, dimension et vision, ne faisaient qu’un (on a failli écrire : Un). Souffle chétif, voix dolentes et fluettes, voix sans timbre, vision à hauteur de simples trompettes (et à plus forte raison flûtes à bec), s’abstenir. Pour un roi, même dit Soleil, ça suffirait. Pas pour ce Dieu dont les cieux narrent très suffisamment la gloire. Il veut le corps total qui s’engage, une incarnation intégrale. Et que ça timbre, et que ça chante, et que ça ose. Perruques et duchesses, restez dans vos ruelles.

On avait été bien servi, la radio a suffi à nous faire vivre à plein la stupéfiante exécution de la Saint Matthieu par Eliot Gardiner et ses troupes à Bruxelles, au lendemain même des attentats. Mais ce n’est pas l’ajout émotionnel lié à la circonstance qui a pu faire cette exécution mémorable. C’est Gardiner. Lui se met à hauteur de Bach depuis assez de temps. Lui sait. Son pèlerinage de 2000, année tout entière passée à donner ses Cantates partout où se trouvait un temple convenable pour le recevoir les a assez rodés, lui et ses forces. Le rodage est tel qu’aujourd’hui il peut oser pratiquement enchaîner un mouvement au précédent, disparates comme ils sont, aria ou choral ou bout de récitatif, pour un lié dramatique saisissant. Il ne dispose plus en Mark Padmore que d’un Evangéliste à la voix naturellement petite, et désormais usée, mais dont les prouesses d’intelligence, de projection et, tout simplement, d’art, compensent, et jusqu’à l’ineffable. Mais ses solistes vocaux, tirés du chœur même, et voyageant en somme dans les bagages, ne sont jamais à hauteur de ses instrumentistes de l’English Baroque Orchestra, virtuoses mais qui, eux,  ne s’enrouent, ne s’essoufflent, ne se détimbrent jamais. Pourtant tous jouent un jeu si unanime et si intense, en permanence galvanisés par un Gardiner qui à chaque fois nous donne l’impression qu’il y joue sa vie même : enchaînant ainsi les moments de la Passion, ils en intensifient l’emprise sur nous jusqu’à nous étrangler et nous mettre à genoux. En seul contact radio, on était dans la vérité de Bach ce mercredi saint, et sans désir de rien qu’on nous donne à voir en plus qui nous distraie de telle intensité, telle suffisance, telle expérience totale et nous les dilue.

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De g. à dr. : Stéphane Degout, Raphaël Pichon, Julian Prégardien (DR)

C’est dire si deux jours plus tard on allait un peu en tremblant entendre et voir cette même Saint Matthieu confiée à des forces jeunes et enthousiastes, mais neuves en somme, qui en sont à leur toute première Passion : et dans un lieu à marbres et à ors — qui, certes, impressionne, mais ôte au placement des instrumentistes et du chœur quelque pli d’aisance que ce soit — n’est pas propice aux enchaînements et crée ses propres temps morts. Et puis, Raphael Pichon et son Pygmalion, on a beau les aimer et être heureux de fêter avec eux leurs dix ans ce soir même, seront-ils à hauteur ? L’âme, une telle âme ne se prouve qu’en se montrant l’âme : et  ce n’est que mis en face de ce qu’il y a en Bach (et sans doute dans toute la musique) de plus haut, de plus grand, de plus exigeant, qu’ils prouveront s’ils sont de l’étoffe et du métal qu’il faut. Disons-le tout de suite. Ce resserrement sur cette estrade de peu, comme écrasée d’ailleurs par son surplomb d’or  royal, leur interdisait pratiquement l’autre resserrement, de temps, de durée, et les enchaînements immédiats qui ont fait la deuxième partie de la Passion selon Gardiner suffocante d’une vérité hic et nunc. Mais où ils étaient, des temps d’interruption qu’ils n’ont pas pu ne pas y mettre les Pygmalion ont su ne pas faire des temps morts : mais maintenir l’emprise sur nos gorges serrées, et que nous suivions tout cet enchaînement dramatique, suffoqués.

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Il faut dire qu’on a assisté ce soir-là à l’émergence d’un Evangéliste simplement béni. La beauté simple, naïve, amicale de la voix de Julian Prégardien est telle ; son texte est su si merveilleusement par cœur, énoncé avec un naturel si efficient et si parfait : la puissance de communication du timbre et de l’énonciation, charismatiques, est telle ; les mots entrent et font leur œuvre, avec une évidence si humble et si prenante ; le témoin est si beau d’ailleurs, si ressemblant à ce qu’aurait pu être un témoin, à la fois émerveillé et épouvanté, au Jardin des Oliviers ; il a si peu besoin des effets d’art que tous les Evangélistes qu’on sache depuis pas loin d’un demi-siècle sont obligés d’y mettre, simplement pour faire oublier le déficit du timbre, que la nature chez eux a fait absence. Le voilà donc, le protagoniste rêvé de cette action dramatique sans costumes, plus puissante et serrée et prenante, certes, que tout ce que l’opéra saura faire jusqu’à, au moins, Fidelio. Un Evangéliste qui change la donne, un Evangéliste qu’on n’oubliera pas, cela peut suffire pour une Passion qu’on n’oubliera pas.

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© J. Molina

Mais il avait des émules. Merveille qu’une Passion où tous les solistes du chant sont capables de chanter timbré ; de confier au timbre, seule et suprême identité à l’œuvre dans tout chant, le soin de peindre de par ses propres inflexions et nuances les émotions en jeu. Cela a commencé par Prégardien assumant lui-même le sublime et déchirant air avec chœur du Jardin des Oliviers, qu’enfin on entend chanté (et pas comme une flûte à bec pépiant qui se fraye le chemin émotionnel qu’elle peut d’entre un chœur sonorement plus présent). On mettra hors pair chez les solistes Sabine Devieilhe, tout simplement parce que Aus Liebe will mein Heiland sterben est le plus admirable air de Bach, au-dessus même d’ Erbarme Dich où l’incroyable galbe mélodique suffirait presque à l’effet : mais cet Aus Liebe est une telle merveille de tessiture suspendue et fragile, à tenir dans une telle illumination d’yeux levés au ciel que quand il est bien réussi et tenu il éclipse tout. Et tenu, réussi il était.

Lucile Richardot (DR)

Lucile Richardot (DR)

Mais l’étrange et prenante voix de Lucile Richardot dans le presque impossible Können Tränen ; l’alto mâle, prenant, pénétrant de Damien Guillon dans Erbarme Dich (avec le violon supérieur de Sophie Gent), tout nous montrait assez ce qui manque toujours un peu, même aux prestigieux Soloists de Gardiner : le soin, la beauté, presque la suffisance des voix. Est-il besoin de dire que Stéphane Degout chantant son premier Jésus (et peut-être bien son premier Bach) y ajoutait encore en autorité dramatique, en engagement, avec une véhémence dramatique agissante, tout sauf une présence auguste et placide pour oratorio ; et voilà remises en place les vraies valeurs, proprement dramatiques, qui font de la Saint Matthieu une telle expérience totale.

Il faut dire que le Chœur Pygmalion, qui commençait la soirée avec un merveilleux motet a capella de Kuhnau, Tristis est anima mea (du latin chez le Roi Soleil, optime !), s’assurait ainsi d’entrée de jeu la fonction protagoniste, encore une, qu’il n’a plus quittée. La plénitude sonore (merci, le timbre, les timbres), l’autorité, le naturel rythmique, la pulsation, tout cela faisait des simples chorals ponctuant le déroulement de cette Passion des moments d’élévation et d’intérêt situés encore plus haut, si c’est possible, au lieu des retombées que si souvent ils peuvent nous paraître. On les avait assez remarqués, dans cette même Chapelle, à la soirée des Funérailles du Roy. En Bach, un cran (de continuité et d’endurance, de gravité aussi) plus haut, ils nous comblent.

Un Evangéliste, un Christ, un peuple (le chœur) également protagonistes… Que restait-il à Raphael Pichon ? À unifier tout cela, lui assurer sa continuité dans le souffle et la tension et la tenue. Il l’a fait, rayonnant. Un tout neuf matin qui se lève sur une façon française de faire la musique, en osant le sens du sacré, en l’imposant, en le prouvant, c’est déjà le matin de Pâques qui se lève avec cette Passion qui s’achève. Car c’est l’âme qui fait preuve. Et elle seule. Et du même Matthieu c’est l’Evangile qui nous les désigne en ce même matin : ces quelques « hommes resplendissants » qui passaient là près du tombeau vide. Pour porter la Bonne Nouvelle, il faut être anges.

Versailles, le 26 mars 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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