Récital Renée Fleming & Philippe Jordan à l’Opéra Garnier

Fleming (2)Pour son dernier récital parisien, n’était-ce pas un dimanche après midi à Pleyel, Henri Dutilleux était là, incapable de se mouvoir mais heureux, sur un fauteuil. Renée Fleming lui dédiait une mélodie de lui dans son programme très varié. On ne l’a plus revu au concert, jamais. C’est le Temps l’horloge entier, écrit par lui pour elle, que Renée Fleming a chanté à Garnier pour marquer le centenaire de Dutilleux disparu mais combien vivant, avec l’inestimable soutien de Philippe Jordan au piano. Rare instant d’émotion et de fidélité.

Renée resplendissante, noire et mauve ou rose de dentelle et satin, avec longs gants et pierreries scintillantes, avait commencé plus à froid avec la Frauenliebe d’un Schumann dont le confort en matière de tessiture n’est pas le souci premier. Inutile de dire que la longue lente réflexion intériorisée de Süsser Freund a constitué l’absolu cœur d’une séquence dont les moments plus pétulants marchaient un peu au charme.

Avec Richard Strauss, déjà chauffée, et sur son sol de prédilection, la voix s’est exposée tout autrement : exquise de délicatesse dans Das Bächlein, mais dévidant un fil d’or d’émotion suspendue dans un incomparable (et combien périlleux) Ruhe, meine Seele. Incomparable Allerseelen, si senti, si communiqué. Le très rare Die Heiligen drei Könige a offert à Jordan l’occasion d’un long postlude étourdissant.

Jordan-1 (2)Mais après l’entracte et Dutilleux, c’est dans Rachmaninov que la voix dorée s’est épanouie à plein, trouvant son ampleur et sa chaleur la plus lumineuse dans un groupe de mélodies simplement éblouissantes de rythme, de sensibilité, de plaisir de chanter. On n’était pas au bout de ses plaisirs.

Fleming nous a fait la surprise exquise de nous chanter en premier bis, avec le soutien si nu et si prenant du piano, le Porgi amor de la Comtesse de Mozart archet à la corde, avec une pureté, une simplicité, une absence d’effets — tout pour Mozart et rien que Mozart, à se mettre à genoux. On aurait voulu que tout s’arrête, que le monde finisse avec cela, dans cette lumière mélancolique et dorée. Mais la beauté vocale joyeuse et absolue de Summertime, d’O mio babbino caro, de Morgen enfin ne nous ont pas fait regretter que le Temps continue et que l’horloge tourne toujours ; mais beaucoup espérer qu’un si beau retour se renouvelle vite.

Opéra Garnier, 27 mars 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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