Rigoletto de Verdi à l’Opéra-Bastille

Le double muet de Rigoletto (Pascal Lifschutz) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) et le Duc de Mantoue (Michael Fabiano) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) et le Duc de Mantoue (Michael Fabiano) / © Monica Rittershaus (ONP)

Comment le nier ? On s’habituait ou se résignait à voir dans Rigoletto un opéra assez bref mais sans proportion, alternant scènes qui encouragent à l’histrionisme et duos vocaux (pour le Bouffon et Gilda essentiellement) qui stoppent l’action pour faire entendre du chant, et du chant quasi belcantiste, encore ; tentant d’ailleurs une complémentarité assez bancale entre une nuit d’horreur où le vent souffle et une Cour libertine où le roi s’amuse, la Malédiction (qui donne à l’ouvrage son nom d’origine) proférée par un vieillard biblique et des joyeusetés salaces d’hôtel borgne… Tout cela est traversé par des morceaux vocaux qui trottent dans toutes les têtes sans qu’on les relie en rien à une situation dramatique quelconque, nous encourageant à traiter Rigoletto comme un réservoir à tubes, avec n’importe quoi de scéniquement mélodramatique collé dessus. Un premier grand mérite de la mise en scène de Calus Guth est de prouver la consistance et même le resserrement dramatique d’un enchaînement où tout va vite, et dont les effets sont nécessaires.

"Rigoletto" à l'Opéra Bastille en avril 2016 : Le Duc et les courtisans / © Monica Rittershaus (ONP)

“Rigoletto” à l’Opéra-Bastille : Le Duc et les courtisans / © Monica Rittershaus (ONP)

De l’action tout le temps, et quand les duos (très complaisants au chant, forcément immobilisants) l’empêchent, la tension dramatique persiste, qui tient à la situation (suspense, conflit) et à des personnages fortement dessinés et présents. Un second grand mérite est que Guth, dans ce détournement musical du Roi s’amuse, au lieu du Hugo attendu, laisse et plus d’une fois, et fortement, percevoir plutôt le Shakespeare auquel Verdi ne pouvait s’empêcher d’aspirer dès que l’occasion dramatique lui en était donnée. Et le Balzac aussi (voyez Traviata). Ces souffles combattants, ces ahans, ces ambitions, ces vouloirs puissants ont un naturel d’opéra ; comme il y a des bêtes de théâtre il y a, typiques de Verdi, des animaux d’opéra. La passion est là,  qui prend et qui tue mais d’abord fait vivre intensément, et chanter comme on respire. Là est le naturel du mélodramatique, et le plus pur du génie de Verdi.

 Rigoletto (Quinn Lelsey) et Sparafucile (Rafal Siwek) / © Monica Rittershaus (ONP)

Rigoletto (Quinn Lelsey) et Sparafucile (Rafal Siwek) / Ph. Fomalhaut

Pari siamo, monologue qui rarement marque au théâtre, est ici préparé par un phénoménal jeu de doubles (et de timbres et d’attaques vocales aussi) par Rigoletto et Sparafucile. En vérité, tout l’enchaînement de cette première heure est d’un serré, d’une pertinence exemplaires, et certes on ne chicanera ni la boîte en carton que porte dès le lever du rideau un double de Rigoletto qui en sort une défroque du Fou, ni le fait que le spectacle entier s’arrange (prouesse technique dont habituellement on se fiche) pour tenir dans l’intérieur de cette même boîte de carton, tant les escamotages sont malins.

Le double muet de Rigoletto (Pascal Lifschutz) / © Monica Rittershaus (ONP)

Le double muet de Rigoletto (Pascal Lifschutz) / Ph. Fomalhaut

On ne chicanera pas les doubles non plus. Sans forcément faire sens (ici pas plus qu’ailleurs), du moins ils sont dramatiquement utilisés avec une force et un systématisme qui les impose. Même la Gilda innocente et dansante qu’on verra en chair et en os, et aussi en vidéo, en devient mieux qu’acceptable, bienvenue. Nous la voyons comme son père la voit : et sa coquetterie (dans le sens, hélas, le plus fatal) qui pointe sous cette grâce.

Gilda (Olga Peretyatko) et son double / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) et son double / © Monica Rittershaus (ONP)

On disputera davantage la façon dont le IV, très inutilement, est meublé de silhouettes de luxe et de péché. Si on leur pardonne, c’est que la pureté dramatique du trait d’ensemble du spectacle est acquise depuis longtemps et aussi qu’elles nous permettent de voir Vesselina Kasarova en Maddalena, vignette de saveur aigre douce absolument délectable.

Maddalena (Vesselina Kasarova) et le Duc (Michael Fabiano) / © © Monica Rittershaus (ONP)

Maddalena (Vesselina Kasarova) et le Duc (Michael Fabiano) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) / Ph. Fomalhaut

Le cast est parfaitement imparfait, c’est la loi du sport. Mais il entre dans ce jeu avec une intégrité exemplaire, sans laquelle plus d’une fois les seconds degrés et effets de miroir de Claus Guth ne passeraient pas si aisément. Avec Olga Peretyatko (Gilda) une qualité de timbre et de chant, une franchise, une fraicheur s’affirment d’emblée. La grâce est là, rien ne manquera (même le trille) à une qualité d’exécution aussi proche du belcantisme que le requièrent les duos et Caro nome. Mais c’est la grâce du comportement, un dramatisme gracieux et presque dansant qui imposent l’incarnation dans sa totalité. Il n’y a rien à reprocher au Duc de Michael Fabiano sinon quelque raideur de timbre, absence de charme vocal que compensent scéniquement l’aisance et une non négligeable aura physique. L’aigu est accroché, la phrase efficace et le duo avec Gilda d’une très conquérante virtuosité. On oublie volontiers quelque chose de parfois cotonneux ou qui perd sa résonance dans la voix d’ailleurs parfaitement conduite de Quinn Kelsey, le Rigoletto. Il retrouve d’ailleurs (ou s’invente) une résonance, un timbrage et des plis d’aisance de plus dans ses aigus, autrement percutants, et les longues lignes de ses duos avec Gilda. Plus que satisfaisant en termes purement vocaux, de toute façon le personnage qu’il assume, compose et impose, la qualité transcendante de sa diction aussi, le mettent hors pair dans une soirée qui affirme sur une scène d’opéra la puissance du jeu théâtral et la préséance du drame avec une autorité et (pour une fois) une légitimité qu’on n’y trouve certes pas toujours.

Gilda (Olga Peretyatko) & Rigoletto (Quinn Lelsey) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko) & Rigoletto (Quinn Lelsey) / © Monica Rittershaus (ONP)

Nicola Luisotti tient serré le fil de l’action, variant d’ailleurs avec bonheur le tempo à l’intérieur d’un air ou d’un duo (comme E il sol dell’anima). Brillant. Et volontiers un peu inutilement fort…

Gilda (Olga Peretyatko), double de Rigoletto (Pascal Lifschutz) & Rigoletto (Quinn Lelsey) / © Monica Rittershaus (ONP)

Gilda (Olga Peretyatko), double de Rigoletto (Pascal Lifschutz) & Rigoletto (Quinn Lelsey) / © Monica Rittershaus (ONP)

Opéra Bastille, le 11 avril 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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