Tristan und Isolde au Théâtre des Champs-Elysées

TRISTAN ET ISOLDE - Compositeur et livret : Richard Wilhelm WAGNER - Mise en scene : Pierre AUDI - Direction musicale : Daniele GATTI - Chef de choeur : Stephane PETITJEAN - Dramaturgie : Willem BRULS - Scenographie et costumes : Christof HETZER - Lumieres : Jean KALMAN - Video : Anna BERTSCH - Avec : Torsten KERL (Tristan) - Rachel NICHOLLS (Isolde) - Orchestre National de France - Choeur de Radio France - Le 30 04 2016 - Au Theatre des Champs Elysees - Photo : Vincent PONTET

Tristan à gauche et Isolde à droite (Mise en scene : Pierre Audi – Direction musicale : Daniele Gatti – Chef de chœur : Stephane Petitjean – Dramaturgie : Willem Bruls – Scenographie et costumes : Christof Hetzer – Lumieres : Jean Kalman – Video : Anna Bertsch – Avec : Torsten Kerl (Tristan) – Rachel Nicholls (Isolde) – Orchestre National de France – Chœur de Radio France – Le 30 04 2016 au Théatre des Champs Elysées – © Vincent Pontet)



Une première gratitude à Pierre Audi, metteur en scène. Des panneaux s’ajustent, se découpent et s’écartent ; c’est merveilleusement éclairé, par Jean Kalman, il y aura des contrejours, des clairs de nuit d’une simplicité magique, qui installent d’emblée sur ce Tristan du TCE l’aura de mythe qui ennoblit ce dépouillement strict, qui va aussi aux costumes, et aux silhouettes (marins, puis hommes d’armes) découpées vers le fond.

Le philtre : Brangaene debout derrière Tristan et Isolde (© Vincent Pontet)

Le philtre : Brangaene debout derrière Tristan et Isolde (© Vincent Pontet)

Pas d’action dans Tristan, comme on sait, ou guère. Cette installation, l’espace, les personnages, suffit. L’orchestre pourtant, déjà, protagoniste non moins présent, ne va pas jouer constamment le même jeu. C’est le National, avec du grumeau dans ses transparences ; il peut se cabrer aussi, on n’est pas sûr que Daniele Gatti le tienne pleinement en mains : se fondant parfaitement à la façon de dire des personnages, quand on est piano et sostenuto (effets d’intimité alors, très prenants), dans des moments de fièvre il semble s’échapper et jouer tout seul son jeu, noyant alors les mots. Mais l’ensemble, personnages, action, tout est posé, sobre, évident et le premier acte passe comme par enchantement, porté par des chanteurs bien tenus, intelligents, intelligibles. Rarement premier acte de Tristan aura si fluidement passé, avec des présences si explicites, pareille santé d’ensemble.

Est-ce la même équipe qui revient au II ? Décorativement déjà c’est changé, nous voilà entre des symboles, mais toujours admirablement éclairés. Mais l’orchestre certes, comme à l’appel de ses cors (la chasse est en train), tout un pointillisme de cors qui nous font un paysage plus confus, décidément joue un autre jeu ; et Isolde, Brangaene sont largement moins posées qu’elles ne l’étaient au I, sans pourtant nous mettre dans leurs échanges un supplément de charme féminin ému, troublé. Nos pieds à tous restent attachés au sol. La nuit ne s’envolera pas. L’illustre Nocturne à deux voix sera chanté aussi solidement et proprement qu’il le faut (et c’est déjà assez formidable exploit qu’un Tristan intégral où pas une voix ne va ni pousser ni forcer, et où l’on garde si bien la ligne, et l’intonation), mais… rien ne flotte. Des silhouettes revenues de la chasse suffisent à découper l’action, mais quand le Roi Marke cesse d’être une ombre pour prendre chair et s’adresser à nous, sa voix hélas le fait redevenir ombre : voix ligneuse et creuse, au timbre faussement flatteur, mots qui ne portent ni ne résonnent.

Fin de l'acte II : Kurwenal, Isolde et Tristan agenouillé (© Vincent Pontet)

Fin de l’acte II : Kurwenal, Isolde et Tristan agenouillé (Théâtre des Champs-Elysées, avril 2016 / © Vincent Pontet)

 

Tristan et Isolde (© Vincent Pontet)

Tristan et Isolde (© Vincent Pontet)

Heureusement à force d’aplomb vocal Torsten Kerl (Tristan) réintroduit le poids de la réalité et la dimension du mythe avec son Wohin nun Tristan scheidet absolument souverain et Rachel Nicholls, Isolde de santé et de loyauté vocale, remarquable révélation, lui répond, Als für ein fremdes Land, à même hauteur. Décidément la mise en scène, l’espace, le peu de décoratif qu’on a eu, tout va à partir de là disparaître au profit de deux protagonistes chantant vrai, plein et juste, en qui s’incarnent (et en eux seuls) la musique et le drame. Ils suffiront aux étirements d’un III mieux que dépouillé, désolé, avec son jour à la fois blafard et aveuglant qui (Wagner le veut) n’est là que pour tuer. Ainsi la représentation progressivement semble échapper aux maîtres d’œuvre qui la conduisent, chef comme metteur en scène, pour ne plus prendre de réalité et de présence que dans le poids propre de ses deux protagonistes. N’est-ce pas là la plus vraie vérité de Wagner en scène ?  La plus satisfaisante ? Ces deux là, sans nimbe poétique particulier autour d’eux, font exister le mythe, donnent à Wagner sa dimension et son poids à force d’honnêteté.

 

Tristan et Isolde, Acte III (Théâtre des Champs-Elysées, avril 2016 © Vincent Pontet)

Tristan et Isolde, Acte III (Théâtre des Champs-Elysées, avril 2016 © Vincent Pontet)


C’est exemplaire, il faut voir et entendre cela. Brangaene (Michelle Breedt), qui parfois semble (dans les échanges de près, dans son second appel) ne faire que prolonger la voix d’Isolde, n’est pas moins à remercier. Mais ni Steven Humes (Marke) ni Brett Polegato (Kurwenal) ne laissent trace dans la mémoire. Et il n’est pas sûr que notre National, de la fosse qui est si peu son domaine, trouve ajustement au plateau qui lui est offert ici.

Mort d'Isolde (debout) et Tristan en haut à droite (Théâtre des Champs-Elysées, avril 2016 / © Vincent Pontet)

Mort d’Isolde (debout) et Tristan en haut à droite (Théâtre des Champs-Elysées, avril 2016 / © Vincent Pontet)

Théâtre des Champs-Elysées, le 11 mai 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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