Défense d’aimer de Wagner et La Belle Meunière à l’Opéra National du Rhin

"Das Liebesverbot" de Wagner à l'Opéra National du Rhin / © Klara Beck

“Das Liebesverbot” de Wagner à l’Opéra National du Rhin / © Klara Beck

Brighella et Dorella en Pierrot et Colombine (Wolfgang Bankl & Hanne Roos), au premier plan Luzio et Friedrich (Thomas Blondelle et Robert Bork)

Brighella et Dorella en Pierrot et Colombine (Wolfgang Bankl & Hanne Roos), au premier plan Luzio et Friedrich (Thomas Blondelle et Robert Bork)
© Klara Beck

On avait vu en scène à Munich Das Liebesverbot, pour fêter les cent ans de la mort de Wagner. Ponnelle à la régie, Sawallisch au pupitre, Prey en antihéros, c’était valide et superbe, mais un peu entre deux chaises. Trop de respect pour ce Wagner de jeunesse ressuscité ? En tout cas Mariame Clément à l’Opéra du Rhin n’a pas peur de la statue du Commandeur, elle ose l’irrévérence, et la réussit, allant au-delà des rêves possibles d’un Wagner encore incertain de sa propre voie, et qui voudrait être à la fois Rossini et Weber. Wagner ayant transposé à Palerme son livret très librement démarqué d’un Shakespeare entre tous déconcertant, Mesure pour mesure, pour le Carnaval il lui sera permis de s’en donner à cœur joie.

Mariana & Isabella (Slawinska & Marion Ammann)

Mariana & Isabella (Slawinska & Marion Ammann)
© Klara Beck

Le dispositif unique (et utile, et épatant) étant comme une brasserie où se presse la clientèle la plus diverse, avec les accessoires les plus malins (cabine téléphonique, guérite), tout s’y resserre et s’y enchaîne, avec une mobilité, un à-propos scénique et un timing qui laissent pantois. Le moindre figurant/choriste se fait aussi un peu danseur, et quelles bienvenues individualités. Les chasseurs de Freischütz sont là, et aussi les montagnards d’un Fra Diavolo dont on ne sait si c’est celui d’Auber ou de Laurel et Hardy. Enfin tout ce qui est collectif bouge et danse et se remue que c’en est un pur bonheur de spectateur, décuplé par le fait que les chœurs survoltés en profitent pour donner la performance de leur vie. Et quelle jubilation quand en plein Carnaval ils reparaissent, tous habillés dans les premiers costumes de Bayreuth, Nornes et Géants, Filles du Rhin et jusqu’à un Fafner dragon. C’est dire, derrière l’invention et le chic, la documentation et les décisions très en amont !

Carnaval (Chœur en costumes wagnériens) / © Klara Beck

Carnaval (Chœur en costumes wagnériens) / © Klara Beck

Orchestralement, le Philharmonique de Strasbourg avec Constantin Trinks n’est pas loin de donner lui aussi sa meilleure prestation depuis longtemps. Les rôles, taillés assez gauchement pour des voix entre bouffonnerie et vocalises d’un côté, et un sérieux postwebérien de l’autre, sont toutes bien distribuées, sans venir à bout de l’impossible. Mais Isabella et Mariana exécutent très artistement un duo à charmes et fioritures qui n’aurait sans doute pas existé si Bellini n’avait pas fait Norma : esprit des temps ! Et la Mariana, Agnieszka Slawinska, chante avec une grâce et un style souverains le très bref air qui lui est dévolu au III : et il semble soudain qu’on entend une petite Grümmer en Euryanthe ! Silence magique dans la salle !

Mariana (Agnieszka Slawinska)

Mariana (Agnieszka Slawinska)

Le reste n’est que bien, avec des approximations : la vaillante Marion Ammann en Isabella souvent à la limite du strident là-haut ; Robert Bork, baryton sommaire en Friedrich. Les deux ténors sont scéniquement parfaits, vocalement très bons, Thomas Blondelle en Claudio, la voix désormais un peu forcie, Benjamin Hulett en Luzio désinvolte. Mais c’est Mariame Clément qu’il faut remercier pour ce tact, un tact intelligent et cultivé, qui sait jusqu’où aller trop loin et ne se permet aucun effet arbitraire et gratuit. À preuve les costumes (Julia Hansen), admirablement dessinés et coupés. Une soirée de pur plaisir scénique et musical.

Pavol Breslik & Amir Katz (Opéra National du Rhin, 21 mai 2016)

Pavol Breslik & Amir Katz (Opéra National du Rhin, 21 mai 2016)

Heureux Strasbourgeois à qui une autre était offerte aussitôt, Pavol Breslik et son complice Amir Katz dans La Belle Meunière. Entendre cela par un ténor jeune, qui raconte, va vite dans sa narration, vocalement se joue de tout mais sort la mezza voce la plus envoûtante quand Schubert le demande, quel pur bonheur ! Et comment ne pas dire que lorsque Katz prélude avec tant de simplicité à rien que Die liebe Farbe, tout Schubert est là, essentiel et nu, déchirant et merveilleux comme jamais. Puisse Strasbourg poursuivre cette tradition du lied et de la mélodie, unique en France. Ici-même, avant Breslik c’est Prey, c’est Kaufmann qui chantaient cette même Meunière, et plus anciennement Patzak. En juin Gerhaher donne Le Voyage d’hiver. L’an prochain la série offrira Maltman, Cencic, Degout, Mattila, Antonacci. Veinards !

Pavol Breslik & Amir Katz (Opéra National du Rhin, 21 mai 2016)

Pavol Breslik & Amir Katz (Opéra National du Rhin, 21 mai 2016)

Strasbourg, les 19 et 21 mai 2016

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genevieve

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