Fête de la Musique à l’Opéra-Bastille

© Opéra National de Paris

© Opéra National de Paris

L’Opéra a trouvé le moyen le plus simple, et le plus somptueux, de fêter la Musique ce 21 juin. Il a réuni ses meilleures ressources, chef, orchestre et chœur, qui y sont permanents. Ne s’y sont ajoutés que trois solistes du chant, qui se trouvent dans la maison, et le lendemain même se trouveront réunis dans un Aïda de luxe. La Bastille, d’ambiance métallique facilement blafarde, s’est trouvée réchauffée par l’éclairage couleur feu et les lumières d’une captation en direct. Le public, il  va sans dire, ronronnait. C’est une évidence assez aveuglante qu’un service public comme est l’Opéra fête la Musique avec les moyens et selon la mission qui lui sont propres, au lieu de s’amuser à jouer dans ses propres marges : mais, comme dit quelque part Courteline, au pays de La Palisse il y a beau temps que les évidences ne font plus la loi !

Aïda (Opéra Bastille). Anita Rachvelishvili (Amneris), Aleksandrs Antonenko (Radamès), Sondra Radvanovsky (Aïda) / © Damiana Guerganova (OnP)

« Aïda » (Opéra Bastille). Anita Rachvelishvili (Amneris), Aleksandrs Antonenko (Radamès), Sondra Radvanovsky (Aïda) / © Damiana Guerganova (OnP)

Le public était assis dans une Bastille comble, et ronronnait. Que lui offrait-on ? Le plus populaire et le plus facile en un sens, mais aussi le plus aimé ; et immensément ennobli par le fait de sortir des gosiers les plus fêtés du moment. C’est l’Opéra en son ordre de marche qui offrirait le lendemain même Aleksandrs Antonenko, ténor, Sondra Radvanosky, soprano, et Anita Rashvelishvili, mezzo en Radamès, Aida et Amnéris de l’opéra au monde peut être le plus difficile à distribuer, tant les demandes de Verdi, vocales et dramatiques, y sont grandes. Eh bien, ces trois étrangers (non, il n’y a pas dans leurs emplois de Français de rang et de valeur semblables) nous ont donné, dans un français impeccable, et parfois subtilement murmuré ou plutôt effleuré, le plus connu de Carmen, Fleur et Habanera, et de Samson et Dalila. Le fait que dans la merveille qu’est Samson, si rarement monté, on ait pu entendre, et nous mettant tellement en appétit, Antonenko et Rachvelishvili, pourrait inciter la bonne moitié du public présent qui ne l’a pas encore fait à s’abonner et réserver pour la saison prochaine. La discrétion avec laquelle la belle Anita, exquisément drapée dans du vert Nil, a donné sa Habanera (soutenue par les messieurs du chœur), son tact supérieur en s’abstenant des grossissements et effets de poitrine trop habituels aux Dalila à voix ample ne font pas moins bien augurer de la Carmen qu’elle partagera la saison prochaine avec quelques autres. Marquez vos dates !

Aïda (Opéra Bastille). Sondra Radvanovsky (Aida), Aleksandrs Antonenko (Radamès) / © Damiana Guerganova (OnP)

« Aïda » (Opéra Bastille). Sondra Radvanovsky (Aïda), Aleksandrs Antonenko (Radamès) / © Damiana Guerganova (OnP)

Très à part il faut mettre Sondra Radvanosky, qui en un sens faisait cavalier seul. Trois airs, mais quels ! La Prière de Tosca, le Nil d’Aïda, Casta Diva de Norma enfin. L’opulence et la lumière du timbre, le charme, mais d’abord un art du chant comme on n’en entend plus guère. Un sens du rubato, du legato et du portamento qui est des plus grands violonistes. Faut-il en dire plus ? Elle s’est permis, couronnant l’air du Nil, un ut piano, timbré, enflé et diminué, tenu, comme on n’en a pas entendu beaucoup plus que deux ou trois en toute une vie. Quelle fortune qu’il y ait eu captation, et que le témoignage demeure ! Ce qui est prouvé possible, d’autres pourront essayer de le faire. Mais la plus grande leçon aura été donnée de toute façon par cette admirable chanteuse, déjà applaudie ici même dans Don Carlos. Une décontraction souveraine (qui est tout sauf une facilité). Et l’évidence lumineuse d’un style.

Aïda (Opéra Bastille). Anita Rachvelishvili (Amneris) / © Damiana Guerganova (OnP)

« Aïda » (Opéra Bastille). Anita Rachvelishvili (Amneris) / © Damiana Guerganova (OnP)

Le public ronronnait, et Stéphane Lissner pouvait assister réjoui  à cette évidence d’un plaisir de la plus haute tenue, donné et partagé. Plus conforme à quelque image de marque élitiste, il aurait pu mépriser le chant, même le plus beau chant, comme n’atteignant en nous qu’un niveau d’écoute sommaire et programmer pour le 21 juin, pourquoi pas, un hommage à Boulez. Mais l’Opéra cette saison a pris son juste cap, nous offrant dans Lear comme dans La Damnation, à travers tous hasards de la mise en scène, les voix les meilleures du monde, et qui fêtent le chant sous ses espèces si diverses et si exigeantes, qui en font un art de théâtre exaltant, et complet. Et le chant plus simple (mais tout sauf facile) qui donne bonheur rien qu’à l’écouter, ce chant reprend, dès le lendemain même, avec Aida. Et il y en a jusqu’au 16 juillet !

Opéra-Bastille, 21 juin 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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