Baroque royal à la Chapelle du Château de Versailles

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Des confrontations : des soirées où personne ne perd mais tout le monde gagne (et d’abord, l’auditeur). C’est ce que nous offre depuis un grand quart de siècle Jordi Savall, le plus souvent avec son prodigieux Hespèrion XX (XXI maintenant : nous avons changé de siècle) ou son non moins prodigieux Concert des Nations, et sa Chapelle Royale de Catalogne. Souvent, au disque notamment,  c’est à l’intérieur d’une même ville, aujourd’hui Grenade, qu’il nous démontre la compatibilité des contraires : les trois religions monothéistes, qui à coup de paroles se jetteraient l’anathème, mais se trouvent  réconciliées dans le chant, monté d’un même sol, de mêmes racines, d’un même esprit. Ou bien c’est une extrémité de la Méditerranée qu’il fait communier avec l’autre, trouvant d’Occident à Orient des assonances, des bribes de mémoire, un élan d’âme communs, que différencient les fabuleux instruments inédits qui sont propres à un seul des deux bords. Le merveilleux rassembleur !

Mais à Versailles l’ambitus entre les deux mondes qu’il rapprochait était le plus étroit possible. Deux compositeurs de Cour, strictement contemporains (l’un de 1661, l’autre de 1671) et raisonnablement nos proches dans le temps et l’espace ; tous deux serviteurs des Bourbons, l’un d’eux au moins un temps fait Espagnol d’adoption et attaché à un petit fils de Louis XIV devenu roi d’Espagne sous le nom de Philippe V ; tous deux par hypothèse musiciens royaux, et ne regardant pas à la dépense, au luxe même, instrumental et vocal ; mais utilisant bien différemment l’énergie créatrice (la leur propre) d’une part, de l’autre les forces royales mises à leur disposition. Confrontation d’autant plus passionnante que Henry Desmarets, assez largement à cause de sa rapide et totale disgrâce (il avait enlevé une mineure, et même Louis XIV qui l’aimait ne pouvait faire grâce au maître de chapelle condamné à mort, et en fuite), est resté très largement éclipsé par rapport aux autres maîtres versaillais, sa production moindre d’ailleurs, et lui même finissant chez les rois de Lorraine, ce qui est moins glorieux ; et l’autre, Francesc Valls, méconnu jusque dans sa Catalogne, et simplement inconnu ailleurs, Savall lui-même, défricheur comme il est, n’ayant dirigé sa Missa Scala Aretina qu’une seule et unique fois, il y a vingt cinq ans, mais alléluia, du Versailles de ce soir un disque va sortir.

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Y a-t-il bulletin de victoire, couronné (cela se trouvait ainsi) par le somptueux feu d’artifice, lui-même royal, dans les jardins de Versailles à 22h 50, ayant juste laissé à Savall le temps de bisser le sublime Sanctus de Valls ? Dieu merci non. Ce n’est pas dans l’idée de Savall qu’un l’emporte, mais que chacun se soit vu donner la chance de se faire entendre le mieux, avec le plus de ferveur, d’engagement et de perfection possible. Le public de la Chapelle Royale s’est simplement dit qu’il avait découvert deux chefs-d’œuvre, et que cette musique sacrée, si royale, si pompeuse souvent (et s’enivrant de son propre formel, et plus glorieuse qu’inspirée) est encore riche de trésors neufs pour nous faire vibrer. Mais ajoutons tout de suite : seulement avec de tels instruments, de tels chanteurs, et un tel animateur/inspirateur. Ce n’est pas un hasard si dans cette même Chapelle Royale, en cette seule saison, nous avons si fort aimé Gardiner, et Pichon, et Savall maintenant. Eux sont généreux, et font la différence par rapport à d’autres, simplement lissés, convenables, et si terriblement convenus.

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Henry-DesmaretsLa messe de Desmarest est de 1702, à deux chœurs et deux orchestres, et le Credo y dure son temps (de texte et de développement), d’autant qu’un Crucifixus très central, et très en évidence, y déploie une Ritournelle, assez sublime mélopée qui peu à peu s’instrumente et où entre un quatuor vocal dont les solistes viennent prendre leur place en plein centre, quittant pour ce seul moment la leur, qui est dans le chœur. Ils ne sont pas timides, ah non, comme honteux de chanter, ils sont vibrants, timbrés, ils osent la générosité (d’accent, pas de volume), le principe de leur chant, c’est-à-dire l’âme, semble leur monter aux yeux quand ils chantent, comme s’adressant à nous. Il y aura eu jusqu’à ce Crucifixus une vraie économie et simplicité dans la façon dont Desmarest donne à chaque timbre de voix son très bref mais très efficace solo, soutenu d’un seul acolyte ou deux, instruments eux-mêmes si vibrants d’âme ! Cela vocalise rarement, mais alors avec une ivresse que la voix s’autorise, elle va jusqu’au bout, et c’est expressif et généreux et même jubilant, mais jamais ni simplement décoratif ni seulement courtisan (avec effets de manchettes, ou de trompettes). Cette sobriété élégante et qui ne croit pas devoir cacher la richesse dont elle se nourrit est une trouvaille de premier ordre dans le trésor royal versaillais.

Valls copie (4)La Missa de Valls, de 1702, est plus serrée et concise, moins vocale, moins chantée peut-on dire, fonctionnant sur un ensemble instrumental très économe, mais d’impact d’autant plus intense, la harpe relançant avec une rare présence et force d’impulsion la basse continue. Comme si on se trouvait à la veille d’un combat ou fait d’armes, elle agit en impact et en suspens, comme en temps réel. De décoratif point, ou alors entièrement intégré à l’action et s’y confondant. Il reste un ascétisme, comme un vœu de pauvreté, dans cette façon d’utiliser des moyens royaux, sans les déployer et en faire vanité. Il y a de l’Escurial dans cette royauté-là – mais le Bourbon couronné en Espagne a eu tôt fait de revenir à sa pente plus facile, le goût italien, avec les conséquences qui s’en suivront pour les carrières de Desmarest comme de Valls. Superbe soirée, célébration vibrante et mâle. On en sortait remonté, rincé. Pensez : deux grandes heures sans une fadeur !

Chapelle Royale du Château de Versailles, les 2 et 3  juillet 2016

 

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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