Adam Laloum à Bagatelle

Ph. Carole Bellaiche / © Mirare

Ph. Carole Bellaiche / © Mirare

On ne peut pas dire adieu à une saison musicale lourde, et où il y a eu de l’étincelant, sans la plus belle note d’espoir, qui est venue en tout dernier. Adam Laloum clôturait le 14 juillet en matinée (17 heures, une lumière divine et douce de derrière les stores, de la fraîcheur, du demi-jour dans la salle) la courte mais superbe saison que la Société Chopin offrait à l’Orangerie de Bagatelle. Laloum n’a pas trente ans. On l’avait déjà entendu deux fois cette année, à quatre mains avec son complice David Kaddouch dans Schubert et Stravinsky, tout seul au TCE le dimanche matin avec la 21e de Schubert et les Davidsbündlertänze de Schumann. Le programme qu’il offrait aurait découragé plus d’un senior chevronné, par sa longueur, son poids de musique aussi, où la moindre note jouée requiert l’attention absolue du public (et la concentration absolue de l’exécutant).

Les Moments Musicaux d’abord, dans une ampleur et, pourrait-on dire, une lourdeur (délibérée) de mouvement qui gomme toutes grâces esquissables, et ne garde que le sérieux, la gravité, toujours si présente derrière l’apparent sourire de Schubert. On pensait à Serkin sortant juste de ses Impromptus (rien que des Impromptus), encore pénétré de ce qu’il venait de donner (et de porter en lui, de délivrer), murmurant : « It’s such a tragic music… ». De nouveau Davidsbündlertänze ensuite, mais avec l’autorité, la plénitude d’accent, la plénitude de son aussi, que n’apportait pas l’essai plus timide (ou dirons-nous : intimidé ; presque effarouché) du même pianiste ce printemps dernier. Une autorité, un sentiment de sa propre légitimité, à l’évidence, est née en Laloum, encore si jeune ; il gardera la même réserve (et presque distance d’effacement) qui lui est naturelle ; l’homme, sa sensibilité, certes ne s’affichent pas et restent en retrait ; mais l’interprète, désormais, s’affirme. Il joue comme quelqu’un qui ne laisse pas à l’auditeur (ni d’ailleurs à lui-même) le choix dont ce qu’il va faire ne se discute pas. Le retrait et l’effacement donc ; mais aussi, souveraine, la décision. Les différentes humeurs des Danses s’exposent et s’enchaînent, découlent l’une de l’autre, dans une  évidence nouvelle qui est celle du son, qui reste posé une fois pour toutes, avec une assurance de soi, une noblesse (qui est aussi un ton) et, d’abord, une beauté, cette chose devenue si rare, l’évidence d’un pianiste qui met toute sa substance d’art dans le son, sans en faire chose esthète, mais vérité vivante, qui porte son estampille, et nous livre son plus vrai visage. À pas encore trente ans, et s’agissant d’une œuvre si déroutante (et d’abord déroutée, déconcertée), un tel son fait preuve. Un grand pianiste nous est né. Et un qui met sa loyauté (et, à l’évidence, son bonheur) à ne jouer, à ne nous donner, que l’essentiel. Le poids propre de  chacune des œuvres présentes à son programme ferait peur (ou peut être honte) à plus d’un de ces jeunes méphistos du piano qui flashent dans du superbe (et le font supérieurement) mais reculeraient devant le phrasé et le voulu, le lié, le continu, le soutenu.

Adam Laloum (Bagatelle)

Adam Laloum (14 juillet 2016, Orangerie de Bagatelle)

Chopin ensuite et cette Fantaisie où sont toutes les turbulences, les déconcertations aussi. Et la Sonate en si mineur suivra. Deux œuvres, au fait, que des pianistes qui ne jouent que Chopin (cela existe encore) ne mettent pas souvent à leur programme. A-t-on entendu l’impossible Allegro maestoso inaugural de la si mineur démontré, débrouillé avec tant de suivi, tant de clarté ? Et dans son Largo se souvient-on d’avoir entendu le son se faire musique dans pareilles lumière et transparence chantantes, sans qu’un effet y soit mis ? Toute simple bénédiction, partagée par l’auditoire médusé. C’est par un tact supérieur qu’en bis Laloum a donné aussitôt le Scherzo de la 21e de Schubert, dans sa fantaisie maîtrisée et avec son sourire en coin, un sourire dansottant. Que c’est bien ! Comblé de musique, et de la joie du partage, on s’en va en vacances, se disant qu’on en a pris plein le cœur, et plein l’espérance !

Orangerie de Bagatelle, le 14 juillet 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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