Lucia di Lammermoor à l’Opéra-Bastille

“Lucia di Lammermoor” à l’Opéra-Bastille : Oleksiy Palchykov (Arturo Bucklaw) & Artur Rucinski (Enrico Ashton) – © Sébastien Mathé / OnP

On traînait un peu les pieds, on l’avoue, en allant revoir une énième reprise de la vieille production d’Andrei Serban, originellement donnée avec June Anderson au milieu d’agrès, cordes à nœuds et autres balançoires. Une bonne raison était de découvrir Pretty Yende, délicieuse (comme son prénom le promet) et venue d’Afrique du Sud. On le l’avait pas vue lors de ses débuts parisiens dans un Barbier, les escaliers duquel on n’avait pas tellement envie de voir regrimpés et redégringolés dans la mise en scène de Mr Michieletto, à qui on doit le tout récent naufrage scénique de Samson et Dalila en cette même Bastille.

Pretty Yende (Lucia) & Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood) - Sébastien Mathé / OnP)

Pretty Yende (Lucia) & Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood) – Sébastien Mathé / OnP)

La mise en scène de Serban avait fait à la fois scandale et sensation à l’origine. La voici devenue un classique. On s’habitue. On en a vu d’autres depuis ! Elle lançait un peu la mode, désormais galopante, et fondamentalement détestable, de l’accessoire : comme si (et dès l’Ouverture) on avait besoin de meubler, d’occuper le spectateur avec du détail et du titillant, comme si d’avance on était sûr que les personnages, les situations, l’action dramatique enfin, tels que les ont disposés les auteurs, ne suffiront pas à le tenir en haleine. À côté de cela, la justification de Serban, et qui éclate aujourd’hui, c’est que faisant ainsi il produisait quelque chose de sensé et fort, que les plus anciennes mises en scène n’avaient même pas effleuré. L’installation d’emblée d’un univers autoritaire et fermé, où règnent le muscle masculin, le pouvoir du mâle, où la femme est simple objet que l’on enclot, que l’on marchande répond en effet, et très fortement, à ce qui fait le nœud même du drame dans Lucia di Lammermoor. S’y perdent forcément, du fait même d’un décor pour gymnastes dont on ne sortira pas (et où des balançoires suggèrent bien chichement l’évasion), d’abord les sonorités cuivrées, nocturnes, porteuses d’atmosphère, immédiatement annonciatrices d’un autre climat ; tout ce qui est nocturne, romantique et sans doute essentiel à la justification d’une façon de chanter. La source ou fontaine, la harpe, le duo des amoureux clandestins, tout un opaque et un incertain qui ne tiennent qu’à l’âme, que les couleurs de la musique disent avec tant d’éloquence (une éloquence d’un pittoresque qui pourrait, qui devrait suffire) : et qu’on laisse en paix le Dr Charcot et Mr Lacan.

Oleksiy Palchykov (Arturo Bucklaw), Artur Rucinski (Enrico Ashton), Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood), Pretty Yende (Lucia), Gemma Ni Bhriain (Alisa) - © Sébastien Mathé / OnP

Oleksiy Palchykov (Arturo Bucklaw), Artur Rucinski (Enrico Ashton), Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood), Pretty Yende (Lucia), Gemma Ni Bhriain (Alisa) – © Sébastien Mathé / OnP

Le fait est que dans un second acte par ailleurs excellemment mené, avec ces passerelles qui soudain ouvrent l’action puis la barrent, passe sans faire le moindre effet le sextuor, héros de tant de représentations de Lucia, morceau de concours au moins au même titre que l’illustre Folie (que Reynaldo Hahn jugeait bien sage, et il a raison : dans quel délire une flûte pourrait mener qui que ce soit ? Un violon, oui, comme fait le Docteur Miracle. La folie sinon restera bien plate). Et certes ce n’est pas faute à Riccardo Frizza qui mène son orchestre de bout en bout avec un sens des sonorités très enviable. Et qui laisse ses chanteurs respirer !

Rafl Siwek (Raimondo Bidebent) & Pretty Yende (Lucia) - © Sébastien Mathé / OnP

Rafl Siwek (Raimondo Bidebent) & Pretty Yende (Lucia) – © Sébastien Mathé / OnP

Ainsi, vaille que vaille, la mise en scène de Serban est devenue un classique, acceptable dans ses termes, et qui n’est pas sans éclairer Lucia d’une façon neuve et valide, dans des termes bien autres, on s’en doute, que ceux de la Lucia qu’en un sens chacun rêve pour l’avoir entendue idéale au disque, et imaginée à partir de photos (la vidéo n’existait pas encore), quand Karajan et Callas se rejoignaient dans le décorum scénique de Mme Wallmann.  Et elle peut se contenter d’un cast jeune, assez remarquablement homogène, où l’abondance de moments propres qui lui sont dévolus (et des aigus ou suraigus et effets vocaux qui vont avec) font évidemment Lucia vedette, mais où tous à ses côtés démontrent aussi bien et voix et style. Et même, espoir ! Pretty Yende est très bien, mais serait encore meilleure à n’en pas douter en Adina de l’Elixir, Norina de Don Pasquale et Juliette : elle tient excellemment la scène et chante avec goût et soin un rôle dont elle a la tessiture certes, mais par nature, en rien le caractère émotionnel et cabré, opaque, la part nocturne. Mille bravos, et de tout cœur, mais personne ne sera sorti de Bastille se disant avoir découvert la Lucia de demain. Il est très possible en revanche que, si elle y met son ambition artiste, elle devienne un jour splendide Konstanze et Fiordiligi.

Pretty Yende (Lucia) & Gemma Ni Bhriain (Alisa) - © Sébastien Mathé / OnP

Pretty Yende (Lucia) & Gemma Ni Bhriain (Alisa) – © Sébastien Mathé / OnP

À son vilain frère Enrico, type achevé du baryton méchant d’opéra, il manque ce qui manque aussi à la plupart des Luna, rôle équivalent dans le Trouvère : une égalité absolue. La noirceur et le mordant, il les a, enviablement. La ligne, Artur Ruciński l’a aussi, mais Donizettti la préférerait sans le dérangement palpable qu’y introduisent aigus et éclats de voix, qui semblent exister à part. Bel artiste, bonne voix. Mais qui fait encore attention à tels détails de style ? Bonne performance aussi chez Piero Pretti, l’Edgardo, voix de ténor, franche, sonore, propre, capable de vraies douceurs (plus que sa complice soprano) dans Verrano a te sull’aure. Qu’il est agréable d’entendre dans toute une soirée d’opéra du chant sain ! Rafal Siwek n’est pas moins propre en Bidebent. Et on est particulièrement heureux de voir aussi parfaitement à leur place dans un tel contexte deux nourrissons de l’Atelier Lyrique, Gemma Ní Bhriain, remarquable Alisa, et Oleksiy Palchykov, Arturo à prestance et à timbre.

Pretty Yende (Lucia) & Artur Rucinski (Enrico Ashton) - © Sébastien Mathé / OnP

Pretty Yende (Lucia) & Artur Rucinski (Enrico Ashton) – © Sébastien Mathé / OnP

Stéphane Lissner décidément surprend là où certes on l’attendait le moins, dans ces reprises soignées, qui font revivre pour le plus grand public (et le plus jeune, le plus neuf aussi) la base même du répertoire lyrique, dont l’Opéra de Paris est, ne l’oublions pas, essentiel conservateur.

Opéra-Bastille,  le 14 octobre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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