Lucas Debargue à Gaveau

© J-B. Millot

© J-B. Millot

On ne le connaissait que par la rumeur. Des flashes sur YouTube, assez prodigieux, soupirant Tchaïkovski ou réinventant Gaspard de la Nuit avec des doigts de funambule halluciné et maître de soi ; et laissant visiblement monter vers lui (cela se sent, même sur ces images précaires) la demande, la reconnaissance aussi, soudaine, définitive d’un public médusé. Ce n’est pas tous les jours qu’un inconnu déboule, et rafle ce qui est le plus précieux au Concours Tchaïkovski : la faveur du public, son oreille. Un splendide CD Sony (Scarlatti !) ne rendait qu’un écho très atténué de ce qui, live, est essentiel : cette puissance de communication, magistrale et magique. Un nouveau CD, entièrement de studio, le montre à la fois magistral et magique en effet, dans Medtner, et ne craignant en rien le modèle de Gould dans sa Toccata de Bach parfaitement architecturée ; plus aventuré (mais le sachant) dans celle peut-être de toutes les sonates de Beethoven qui demande qu’on y distribue les plans sonores avec le plus de prudence, la 7e, avec ses humeurs évasives, et son énigmatique (et simplement inouï) Largo e mesto.

On allait le voir live enfin. Une grande demi-heure de cordes biélo-russes, chevronnées et enthousiastes certes, dans une Preghiera de Yantchenko et la Sérénade de Tchaïkovski n’ont fait en somme qu’aiguiser l’appétit mais le plat de résistance affiché, de toute façon, n’est pas pour des ogres : le 2° concerto de Beethoven simplement. Le grand jeune homme décontracté et naturel qui s’est emparé aussitôt de la scène, même immobile et silencieux pendant l’assez longue introduction d’orchestre, a montré aussitôt qui il était. Une présence. Et une sonorité. Il est très bon qu’il se soit ainsi présenté en concerto, et pas en un qui consacre d’emblée star le soliste (ni l’orchestre d’ailleurs) : on a pu constater d’entrée la discipline (autoritaire d’ailleurs ; du simple fait d’être là, d’être en jeu, il en impose, et dirige autant qu’il joue). La sonorité est naturelle, galbée, svelte, ne débordant pas de la ligne (que Beethoven a faite raisonnablement simple et fluide encore : comme un Mozart ayant à peine sauté la barre d’un siècle nouveau). La phrase semble s’inventer d’elle-même, avec ses crispations brèves, le froncement beethovénien çà et là, elle est en même temps une diction, et un ton. Quelqu’un parle. C’est une personne tout entière, esprit à l’œuvre et moyens sonores, qui s’engage là, et joue le jeu. On ne peut pas dire qu’il tire la couverture en l’insensée cadence du 1er mouvement : elle est faite expressément pour cela. On ne pouvait pas cependant ne pas sentir, à tel geste conclusif péremptoire, qu’une grande force est prête à bondir derrière tout ce maintien parfaitement bien élevé, et même soigné : l’impatience, dont on se dit que de toute façon ce n’est pas le 2e concerto de Beethoven qui la laisserait prendre le mors aux dents, s’éclater (et, éventuellement, nous scotcher sur place, abasourdis).

(DR)

Lucas Debargue et Evgeni Bushkov (DR)

Debargue l’a assez annoncé, pourtant. Nous aurions dû être prévenus. Le musicien complet qu’il veut être, ce n’est pas quelqu’un qui se contente de jouer, même très bien, l’œuvre d’un autre (si grand que soit l’autre, si colossale que soit l’œuvre). C’est aussi quelqu’un qui écrit et en tout cas produit sa propre musique, celle dont il est porteur, et qui dispose de ce piano en face pour l’exprimer, et l’exprimer à plein. Au bout, au couronnement de son mouvement intense, absolu, vers l’expression, il y a l’acte auguste, le seul suffisant sans doute, le seul en tout cas qui ait le pouvoir de combler hic et nunc à la fois celui qui donne, et s’accomplit dans le don, et ceux qui sont là et reçoivent. Improviser c’est créer, c’est être tout entier, esprit et âme et corps, à ce qu’on fait. Cela passera avec l’instant même qui l’a vu naître, ah certes. C’est donc doublement précieux. Autre chose qu’une Rêverie de Schumann qu’on vient ajouter à ce qu’on a déjà donné ou même, cela s’est vu, des Goldberg tout entières.

On a vécu cela hier soir. En bis et rebis, même s’il affecte de nous jouer du Chopin, on a vu Debargue s’épanouir, s’effectuer dans cela seul qui l’accomplit absolument : nous jouer du Debargue. Qu’il était léger, en revenant à son tabouret ! Léger, et plein d’avance de ce qu’il allait faire, et distribuer. Le bateau ivre retrouvait le seul élément qui lui aille à plein, la mer et son beau risque. Dans l’espace si cosy de Gaveau soudain il y a eu des archipels sidéraux et des îles, et des cieux délirants. Ô future vigueur ! Quel grand bol d’air soudain ! Être ainsi poète au piano, ou n’être pas.

Salle Gaveau, le 8 novembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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