Owen Wingrave de Britten à l’Opéra Bastille

Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 / © J'adore ce que vous faites, Le Studio (OnP)

Owen (Piotr Kumon) et les ancêtres (Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 – © J’adore ce que vous faites, Le Studio /OnP)

C’est une parfaite idée qu’a l’École de l’Opéra de Paris désormais Académie de faire jouer à ses élèves et de faire entendre à Paris l’œuvre brève, forte et ramassée qu’est Owen Wingrave. Elle est d’un Britten déjà largement affirmé et établi, qui n’a plus rien à prouver mais qui, mis devant le défi d’un opéra à composer expressément pour le médium neuf qu’était (alors) la Télévision y a répondu en faisant non pas grand public mais en mettant la barre très haut ; en traitant un grand sujet abstrait, emprunté à Henry James à qui il devait déjà Le Tour d’écrou. Il est centré à première vue sur ce refus de la guerre (en général) qui fut une des constantes de sa propre vie mais plus profondément encore sur le rejet de la carrière militaire, des vains orgueils qui s’y rattachent, et du poids tuant de la tradition.

Owen (Piotr Kumon) - Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 - © J'adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Owen (Piotr Kumon) – Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 (© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Quand on sait ce qu’il y a dans son War Requiem et qu’on sait aussi les marginalisations désastreuses qui aboutissent à mort d’homme dans Peter Grimes et Billy Budd, on a vite fait de recentrer le Britten d’Owen Wingrave sur l’essentiel. Il n’est pas ici une déclaration de guerre à la guerre, c’est déjà fait : mais le poids écrasant, crucifiant, du milieu sur l’individu. Ce milieu, il est besoin de le dire et de le redire, est et ne peut-être que très fortement typé. L’universalité du propos n’éclate en tant qu’universelle que quand on la place dans le cadre et le contexte particulier qui la produisent. La faire flotter dans un milieu quelconque et général au motif qu’elle a une portée universelle est une des puérilités à la mode dans lesquelles les metteurs en scène tombent (et nous entraînent) avec une ponctualité d’horloge. Le milieu de bourgade du Borough dans Peter Grimes est indispensable à la propagation de la rumeur qui va tuer Grimes après l’avoir isolé ; le contexte du bateau, l’enfermement à bord et aussi la discipline de la marine anglaise telle qu’elle fut, sont essentiels à la mise en vue, la mise en joue de Billy Budd suivie de son assassinat légal. La tradition d’une gentry où, d’Inde en Boers, on était soldat de père en fils est non moins essentielle à Owen Wingrave, avec ce maintien, cette tenue, ce protocole de la tenue (jusqu’à la dinner jacket quoiqu’on ne soit qu’entre soi, et à la campagne), qui pèsent d’un poids impossible à soulever, et qui finalement tuera, pour la simple satisfaction d’avoir eu raison. Pour qui entend un peu Britten le poids de la famille pèse ici presque infiniment plus qu’un débat sur l’objection de conscience. C’est simple puérilité du metteur en scène Tom Creed de croire que le ressort de cet opéra d’un nouveau genre restera suffisamment armé si l’on voit tout le temps tous les membres de la famille sans cesse verre ou même bouteille à la main, comme si on discutait et s’opposait aujourd’hui sur le Brexit. Où le cadre ne pèse pas jusqu’à écraser il n’y a plus de drame. Le vrai enjeu, la convention qui tue, est futilisé jusqu’au fait divers.

Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 - © J'adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Kate (Farrah El Dibany) à g., Owen (Piotr Kumon, contre la porte) et le Général Wingrave de dos (Juan de Dios Mateos Segura) – Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 (© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

L’excellent travail technique du metteur en scène, utilisant mieux qu’habilement les possibilités de l’Amphithéâtre, ou plutôt ses impossibilités, se trouve lourdement affadi par cette absence de ressort. L’idée qu’il faille mourir du moment que les ancêtres ont su le faire, d’où viendrait-elle à ces jeunes gens toujours en mouvement, et qui ne gardent verre (et même bouteille) à la main que pour n’avoir pas à faire de gestes vrais ? Mouvements bien réglés, qui ne sont finalement qu’agitation ou chorégraphie. Et criaillerie, querelle où les dames ont la voix pointue, comme déjà dans Grimes au Borough. Sauf qu’ici on n’est pas dans un pub. Si on était dans un lieu symbolique et situable, ce serait chez un très digne mais terrifiant vieil Horace qui s’indigne que dans son clan où on sait si bien obéir un Curiace lui soit né. Ici, avec ces rapaces empaillés qui nous cachent l’action, et un mur derrière, on nous met loin du compte.

Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 - © J'adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 (© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

C’est d’autant plus dommage que cette œuvre nouvelle avec laquelle il n’avait plus rien à prouver a inspiré à Britten une de ses prosodies les plus fluides, un parlé/chanté d’une liberté et d’un naturel neufs, où font merveille ces jeunes chanteurs agiles et bien instruits. Elle nous vaut une partition d’une scintillation économe et innovante (inouïe), toute tintante de sonnaille guerrière, et introspective tout autant : nous dévoilant la vérité de caractères qui se disent en musique. Dans l’espace ambigu et austère de l’Amphithéâtre, l’Orchestre-Atelier Ostinato sous la direction de Stephen Higgins l’a donnée avec une franchise de timbres, un contrôle dynamique, un équilibre sonore aussi, qu’on salue très bas.

Opéra de Paris, Bastille, Paris, 17 novembre 2016 © OnP

Opéra de Paris, Bastille, Paris, 17 novembre 2016 (© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Le Général Wingrave (Juan de Dios Mateos Segura) - Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 (© J'adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Le Général Wingrave (Juan de Dios Mateos Segura) – Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016
(© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Les jeunes de l’Académie constituent d’ailleurs un plateau idéal, si du moins on admet qu’il n’est demandé à personne de se grimer pour paraître son âge supposé, ni d’adapter sa tenue ou toilette à sa condition elle même supposée. On les acceptera donc en bloc, tous jeunes et beaux, et pas forcément ressemblants. L’admirable Piotr Kumon n’a pas de mal à paraître, lui, l’âge et la condition sociale de son héros. Il se meut avec la même aisance qu’il dit l’idiome musical de Britten (dans un anglais toutefois qui n’est pas d’Oxford). S’il manque une chose à sa saine beauté mâle et à sa saine voix franche, c’est la blessure cachée, le trouble ou le doute, la faille. Mais dans le contexte où on le fait jouer, quelle importance ? Juan de Dios Mateos Segura chante la ballade du Narrateur avec une simplicité habitée absolument idéale (sans compter le timbre). Mais on n’a même pas essayé, en tenue morale, d’en faire une incarnation plausible du Général. Jean-François Marras est parfait en Lechmere, le copain ; Mikhail Timoshenko un peu plus que cela en officier instructeur, le personnage il est vrai qui a le moins de mal à être ressemblant.

L'Officier instructeur (Mikhail Timoshenko) Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016 (© J'adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

L’Officier instructeur (Mikhail Timoshenko) – Opéra de Paris, Bastille, Paris, le 17 novembre 2016
(© J’adore ce que vous faites, Le Studio / OnP)

Britten ne déteste pas mettre de la criaillerie chez les dames, le pub de Grimes et la forêt du Songe lui en donnent occasions. On est ici (ou devrait être) dans un milieu plus feutré : les dames dans Wingrave pourraient s’exprimer parfois autrement qu’à tue-tête. À aucune n’est d’ailleurs donnée la possibilité scénique d’imposer un caractère, sauf (une fois de plus) Sofija Petrovic, la femme de l’instructeur. Mais les hôtesses de Paramore, la demeure ancestrale ! Disons tout de suite qu’elles sont toutes, vocalement, excellentes (avec un point de plus pour le timbre somptueux et l’émission foudroyante d’Elisabeth Moussous (Miss Wingrave) qui, en outre, a l’occasion de se faire entendre à part, quand l’Instructeur lui téléphone — trouvaille scénique excellente). Mais pour le reste c’est comme une volière où des oiselles, diversement habillées et le drink en main, argumentent à voix perchée. On cite quand même Laure Poissonnier, Mrs Julian et sa fille Kate, Farrah El Dibany. La mise en scène, quand elle ne les montre pas insignifiantes, les fait agitées (pour Kate, hystérique). Dommage. Soirée remarquable néanmoins, et à tous les niveaux.

Amphithéâtre Bastille, 19 novembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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