Cavalleria Rusticana de Mascagni et Sancta Susanna de Hindemith

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille / Elisa Haberer (OnP)

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille / Elisa Haberer (OnP)

La juxtaposition paradoxale de deux ouvrages brefs dans une même soirée semble être devenue comme une institution à l’Opéra de Paris. Les résultats se sont montrés variables. S’agissant du Château de Barbe Bleue et de La Voix Humaine, qui tous deux réclament (et imposent) très fort leur autonomie et leur suffisance, du dommage en résultait pour Bartók comme pour Poulenc. S’agissant de Iolantha et du Casse-Noisette, l’un opéra et l’autre ballet, créés dans la même soirée à Saint-Pétersbourg, tout ce qui en ressortait c’est que Tchaïkovski reste lui-même, qu’il chante ou qu’il danse. Du moins le spectacle, signé Tcherniakov, réussissait-il une prouesse virtuose : dans un fondu enchaîné, fondre en effet la fin de l’opéra dans le début du ballet, avec mêmes apparents personnages, même décor et mêmes costumes et, littéralement, enchaîner. Qu’il en ait résulté le moindre avantage dramaturgique pour le spectateur est une autre question, qu’on laissera irrésolue, ou au caprice de chacun.

De Cavalleria rusticana (d’ailleurs donné très récemment et non sans force, en cette même Bastille, dans son habituel couplage avec Paillasse) à la Sancta Susanna de Hindemith (une découverte ici, après les succès de Cardillac et Mathis le Peintre, du même), quel rapport trouver ? Quel prétexte à les enchaîner — étant d’ailleurs acquis que ce soir le rideau sera baissé, qu’on prendra le temps d’installer un décor, sans entracte toutefois ? Ne durant pas même la demi-heure, Sancta Susanna appartient plus naturellement à une soirée triptyque, comme on a vu les bons théâtres en composer quelques-unes autrefois. Hindemith avait prévu ce triptyque, que seule a empêché la résistance des uns ou des autres à ce que ce volet particulier présente de sulfureux. Avec son odeur de scandale, le sexe des nonnes a excité tout le fretin du théâtre, dramaturges, acteurs, régisseurs, très au-delà du raisonnable. Le fait est que le projet initial capota et que longtemps plus tard, quand Riccardo Muti désira monter l’œuvre à la Scala, l’autorité religieuse y fit très benoîtement barrage. C’est qu’on y voit une nonne, à l’évocation du péché d’autrui (et de sa damnation, mais aussi, d’abord, sa tentation), prise de transe (mystique ou pas), dépouiller ses vêtements de nonne et offrir, mêler sa nudité à un gigantesque crucifix… Le goût de choquer y était, c’est le moins qu’on puisse dire, et bien plus chez le librettiste, August Stramm, peu après sanctifié du seul fait d’être tombé à la guerre, que chez Hindemith qui se contente d’écrire une partition d’une beauté de timbres rare, et extrêmement suggestive en termes d’atmosphère (double caractère qui en un sens en fait en effet comme un lointain pendant possible de Cavalleria, pur joyau d’instrumentation et de finesse en timbres, ce que son argument supposé réaliste, donc cru, empêche trop souvent qu’on prenne la peine de remarquer) .

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille : Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille : Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

Le metteur en scène, Mario Martone, avait déjà mis cette Cavalleria en scène, à Milan : épurée, cinématographique dans son parti pris de faire aller les choses en toute fluidité et sans être encombrée de décor planté et d’accessoires fixes etc. Il espérait faire ainsi se dérouler d’un trait une action qui, malheureusement, y perd ce qui fait d’elle une action, même les apartés (les empoignades) venant à se fondre fatalement dans ce qui est à la fois absence de décor et omniprésence de la figuration (celle-ci est importante, le peuple même). Parti pris extrêmement esthète, admirablement éclairé en outre, et où la figuration comme les protagonistes bougent et vivent avec le plus grand naturel possible, qui est aussi la plus grande économie de gestes. Très bien. Reste que dans cette épuration systématique du visuel (disons : du pittoresque) où s’abolissent et la Sicile et le fait qu’on se trouve au matin de Pâques, dans ce noir constant, élégant et commode, le seul élément de pittoresque à intervenir soudain, c’est ce grand crucifix qui tombe du ciel (ô cloches de Pâques !), puis une bonne part du rituel de la messe, y compris quête et bedeaux, avec leurs sébiles à rallonges, les enfants de chœur comme au I de Tosca, et jusqu’à la sainte communion pour une bonne part de la figuration, en ordre bien sage, alors que Santuzza et Turiddu sont en train de se faire une scène au premier plan, virtuellement dans l’église donc (on est, dans ce spectacle, de toute façon et par hypothèse, dans le virtuel : dans le suggéré).

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille : Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille : Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

Permettons-nous de remarquer quand même que cette ostentation de l’Eglise est l’ajout délibéré du metteur en scène. Cavalleria est supposé se passer à la porte de l’église où Santuzza, qui se sent excommuniée (c’est textuel), emphatiquement, n’entrera pas. Tout ce qu’il y a (ce qu’il y aurait) à nous montrer, c’est l’échoppe de Mamma Lucia, et la place où, comme dans Carmen, « chacun vient, chacun va ». Trop habile Martone ! Dans le long prélude orchestral où Turiddu chante son aubade à Lola, off stage, lui, rompant avec la détestable manie des régisseurs d’aujourd’hui qui profitent du rideau baissé et de la musique sans mots pour vous dérouler déjà toute l’histoire à venir, lui ne nous montre rien, ou autant dire, rien : comme en passant, un bordel qui s’esquive vite et, à l’autre bout, un barbier qui rase vite fait. On apprécie très fort ce parti pris d’économie et suggestion, qui est aussi une élégance. Mais on se voit obligé de remarquer, du coup, que la seule insistance visuelle et même décorative, et qui en prend d’autant plus de relief, c’est cette croix monumentale, et tout ce déploiement de décorum ecclésiastique — et ceci dans un ouvrage qui met sa coquetterie à ne rien montrer qui soit d’église.

Du coup, évidemment, une évidence se crée, mais parce qu’on l’a de toutes pièces fabriquée. Ce même crucifix, on le retrouvera chez Hindemith et là, naturellement, c’est la profession même de l’héroïne qui appelle autour d’elle la totalité d’un système, et ses contraintes, et ce qui fermente dedans, et le voile soulevé sur le sexe des nonnes. Sophiste, va ! Un mauvais plaisant nous susurrait à l’oreille que le lien entre les deux œuvres était bien assez démontré dans le fait que le nom d’une héroïne ne fasse, au fond, que développer celui de l’autre, Sancta Susanna après Santuzza. Sophiste et demi !!

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille : Yonghoon Lee (Turiddu) & Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille : Yonghoon Lee (Turiddu) & Elina Garanca (Santuzza) / Julien Benhamou (OnP)

On a dit les mérites exemplaires, fluidité, impalpabilité de l’action, gestuelle sobre chez les protagonistes dans leurs empoignades mêmes. Il faut y ajouter, musicalement, la performance des chœurs menés par José Luis Basso. Et l’orchestre riche en timbres, mais sachant fondre sa symphonie, que Carlo Rizzi mène en maître à la fois saucier et dégustateur. Elīna Garanča est superlative, parfaite chanteuse contrôlée, dans un rôle qui la pousse à ses limites et idéalement demanderait un abandon plus total. On se souvient qu’elle fut une Cenerentola et n’est pas Simionato qui veut, pour aboutir de là à une Santuzza  pleinement projetée.

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille : Yonghoon Lee (Turiddu) / © Fomalhaut

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille : Yonghoon Lee (Turiddu) / © Fomalhaut

Yonghoon Lee, se sachant tout sauf italien, a sans doute au début volontairement surtimbré et surjoué son Turiddu : une fois stabilisé, il s’en est fort bien tiré, finissant même sur un adieu à la mamma parfaitement poétique. Le baryton pour Alfio se doit d’être m’as-tu-vu, avec des aigus de parade, et Vitaliy Bilyy n’y manque pas, mais en l’occurrence le corps de voix plus d’une fois sent le creux. Et vive donc Cavalleria, qui impose une fois de plus (le faut-il à chaque fois, contre le snobisme rampant de la modernité, quand même bien décrépit) sa vertu musicale, tout autre chose qu’une italianità en son premier degré !

Anna Caterina Antonacci (Susanna) / Elisa Haberer (OnP)

“Sancta Susanna” à l’Opéra-Bastille : Anna Caterina Antonacci (Susanna) / Elisa Haberer (OnP)

On entre dans le palpable, avec la cellule où nous introduit Sancta Susanna. Action brève, avec ses niveaux : un bout de nature derrière la lucarne, d’où montent des senteurs, et ces fonds murés où le péché a trouvé son châtiment. Ne suggérons plus, montrons. On verra l’araignée supposée tomber du ciel dans les cheveux de la pécheresse, gigantesque, à terre comme quelque crabe, et qui l’emporte dans ses pinces. On verra la poitrine nue de la tentée (glorieuse Antonacci !).

"Cavalleria rusticana" à l'Opéra-Bastille : Anna Caterina Antonacci (Susanna) / © Fomalhaut

“Cavalleria rusticana” à l’Opéra-Bastille : Anna Caterina Antonacci (Susanna) / © Fomalhaut

On verra in fine tout ce qu’il faut de moines inquisiteurs pour pourvoir aux sanctions. Pour un acte si bref et dont deux grands tiers ne font que parler, cela fait tout d’un coup beaucoup de déploiement. L’essentiel est que l’impact de la musique, loin de s’y noyer, aille avec, dans une tension progressive que Hindemith a excellemment pesée, et Rizzi excellemment rendue. Il faut féliciter très fort Anna Caterina Antonacci (Susanna), Sylvie Brunet-Grupposo (la vieille nonne) et Renée Morloc (Klementia) d’avoir scéniquement fait vivre et imposé ce rythme très périlleux avec une humilité et une efficience si gagnantes.

"Sancta Susanna" à l'Opéra-Bastille : Anna Caterina Antonacci (Susanna) / Elisa Haberer (OnP)

“Sancta Susanna” à l’Opéra-Bastille : Anna Caterina Antonacci (Susanna) / Elisa Haberer (OnP)

Beau succès final de rideau, sans un chuchotement désapprobateur, ce qui est bien rare pour une première. Certes, certes. Mais la plupart ont dû sortir de là médusés mais perplexes. Pas quant à la validité des œuvres, ah non. Mais celle de l’exercice, qui conduit à tant de sophismes.

Opéra-Bastille, le 30 novembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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