Récital de Stanislas de Barbeyrac à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille

Stanislas de Barbeyrac / © Y. Priou

Stanislas de Barbeyrac / © Y. Priou

Un vrai récital, du lied et de la mélodie, mais sérieuse, composant un vrai ensemble, et par un vrai ténor, depuis quand n’a-t-on plus entendu cela ? Et par un ténor français, quelqu’un qui sans avoir à y veiller, possède cette grâce supérieure de chanter avec les couleurs et les nuances mêmes avec lesquelles il parle sa langue maternelle ? On suit avec la plus grande sympathie, depuis quatre ou cinq ans, la progression de Stanislas de Barbeyrac, parti, comme il convient, de quelques tout petits rôles (dans Les Huguenots, Die Ferne Klang, Salomé) mais dans des théâtres sérieux, Toulouse ou Strasbourg. On l’a vu éclater, littéralement, sur la scène de Bastille, dans ce qui était bien petit encore, l’écuyer dans Le Roi Arthus de Chausson, à côté de pointures comme Alagna (il était le Kurwenal de ce Tristan-là) et Hampson. Il y imposait une qualité d’élégie héroïque bien rare, et l’évidence d’un rayonnement personnel. Depuis, à Garnier, Admète puis Pylade (hier), à Vienne Renaud dans Armide, montrent que dans Gluck, qui veut l’élégance vocale la plus châtiée, il s’impose comme indispensable. Un jeune ténor français qu’on suit des yeux va présenter, en plein Paris, un vrai récital composé, ambitieux, où va figurer An die ferne Geliebte de Beethoven, merveille absolue devant laquelle tous les chanteurs semblent saisis d’effroi : on se dit que toute la profession qui écoute et commente et juge sera là, aiguisant ses crayons. Etait-ce la reprise de Don Giovanni au Théâtre des Champs Elysées le même soir ? Ou plus probablement le rare Elias de Mendelssohn (avec Pichon, Pygmalion, et Degout) à la Philharmonie ? Le fait est qu’on n’a pas repéré les faces familières. Pour sa part, on n’aurait manqué pour rien au monde cette sorte de prise de rôle, d’affirmation de soi d’un jeune interprète dans ce qui est le plus neuf pour lui, et le plus exigeant. Et on en a été récompensé au-delà de toute attente.

Stanislas de Barbeyrac (Admète) dans l'"Alceste" de Gluck (Ph. fomalhaut)

Stanislas de Barbeyrac (Admète) dans l'”Alceste” de Gluck (Ph. fomalhaut)

C’est un vrai risque que Stanislas de Barbeyrac a pris en choisissant de présenter son programme sans entracte. La musique qu’il offrait est sans concessions. De bout en bout, sans être en rien aride ni dissuasive, ni agressive, elle demande une attention soutenue, quant aux mots notamment : attention d’ailleurs largement encouragée par le caractère mélodique et, mieux, la réussite purement mélodique de pratiquement tout ce qui était inscrit à ce programme. Mais Beethoven est en allemand et ce Beethoven là est, regrettablement, très peu familier au public des concerts ; et les Anglais, Britten,  Quilter, Gurney en fin de programme, guère davantage. Il ne faudrait surtout pas croire que Duparc, quoique beaucoup plus familier à nos publics, soit sans hermétisme lui-même : sauf L’Invitation au voyage dont tout le monde a quelque idée à cause de Baudelaire, Extase et surtout Soupir sont d’une intériorité non sans opacité, que tout interprète ne réussit pas à communiquer ; Phidylé est très abondant en mots qui, même très bien dits, se perdent dans l’escarpement progressif de la tessiture ; et Le Manoir de Rosemonde réclame et garde sa part d’opacité. À moins d’un charisme, d’un ascendant au moins, par le regard, le sourire et le timbre, surtout le timbre, on n’imposera pas la continuité de tout cela si facilement.

Le timbre de Barbeyrac est franc, chaleureux, avec ce qu’il faut de métal, pour trancher, mais la matière centrale est or, et rayonne seule dans les moments piano que la nature même d’un programme de récital requiert assez constamment. Dans sa tessiture moyenne, la masse de son est contrôlée, s’épanouit legato, naturellement mélodique. Le timbre est sérieux, le chanteur aussi : de lyrisme intimiste, pas immédiatement enclin aux seconds degrés, ironies ou malices. On l’a dit, il y a en Barbeyrac une qualité d’intériorité lyrique immédiatement noble, sans préciosité : c’est pour ce don de communication et cet état intérieur précisément que tout ce qui est le plus beau au royaume du lied a été écrit ; en mélodie française aussi. Et le plus grand et complet ténor français dont on se souvienne, Georges Thill, en qui le charisme du timbre et du regard était plus manifeste encore, certes chantait Schubert et Duparc, Fauré surtout : mais pas au point d’en constituer un ensemble programmé comme on a appris à faire, il faut le dire, seulement depuis Fischer-Dieskau et Schwarzkopf. C’est dire la place qui est grande ouverte sur les estrades. À Peter Schreier (qui aurait pu, en grand musicien qu’il était) manquaient et le charisme et le timbre. Les admirables Simoneau et Gedda y sont allés mais comme sur la pointe des pieds, sans vraie conviction. Puiser à la fois dans le meilleur du répertoire allemand et dans le français aussi, si intraitable aux étrangers (et qui se dérobe à tant de Français natifs), et y puiser en ténor franc, ah comme on attend quelqu’un qui fasse cela !

Yoan Héreau / © Julien Mignot

Yoan Héreau / © Julien Mignot

Attaquer un programme avec Adelaide, si vocal, qui fut une des gloires d’un Björling, c’est très bien. Resignation, autrement mystérieux, s’y enchaîne : et suivra la Geliebte, à qui ne manquait encore que le laisser-aller de celui qui se fie entièrement à l’évocation intérieure, celle qui vient du dedans. C’était peut-être bien pour Barbeyrac une grande première de ce cycle. Très bien soutenu (ici : drivé) par son pianiste, Yoan Héreau, il en a fait sortir les humeurs diversement souriantes les unes des autres, avec la souplesse fluide que Beethoven veut, et qui est si délicate à mettre au point. Réussite déjà admirable. Typiquement le tout simple L’Absent, de Gounod, va idéalement au tout premier degré attendri que Barbeyrac ne craint pas d’y mettre. Il n’y pas de honte à parler, à chanter d’amour. Sans la sincérité et le premier degré, comment réussir la mélodie et le lied, sinon ? Mais Extase et surtout Soupir appellent, eux, des arrière-plans, des opacités. Ils y étaient, à un degré tout aussi satisfaisant. Le grand lyrisme extraverti de Phidylé trouvait l’élan enthousiaste qu’avec tout son génie supérieur Kaufmann, qui l’introvertit et semble y créer des dimensions de silence, certes n’y met pas.

Exquis groupe anglais, inattendu, confirmant que l’élégie noble est la meilleure flèche dans le carquois de notre ténor. On n’en dit pas davantage. On n’était pas comblé, ça non, car il faut attendre mieux, et davantage, toujours. Mais on était heureux, ça oui ! Et deux airs d’opéra en bis, un Freischütz à peu près parfait (le timbre, le mordant, la projection, la couleur) et même, défi calculé, la Fleur de Carmen, lyrique sans sanglots, avec un si bémol retenu et diminué et encore tenu… Oui, on était heureux.

Amphithéâtre Opéra-Bastille, le 5 décembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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