Bach et Gardiner à la Chapelle Royale de Versailles

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Samedi de ciel clair mais de forte brume. Mais est-ce bien là Versailles ? Est-ce là le Château ? À 19 heures déjà l’or des grilles est sans éclat, le gris de la nuit semble glauque, une façade luit dans le lointain, et semble-t-il de par sa splendeur propre. Les ors de la gloire sont éteints : et la splendeur n’en est que plus grande. Les Rois sont morts. Mais deux autres rois règnent ce soir, Jean Sébastien Bach d’abord, pour un programme comme de bien longtemps personne n’a su en assembler et présenter de si fascinant : une Messe luthérienne, de lui ce qui est le plus éloigné de nous, certes dans notre sensibilité française, à en être énigmatique ; une petite Cantate, pleinement luthérienne, elle, et peu jouée, la 151, Süsser Trost, nom qui dans ce crépuscule flou paraît d’avance comme consolateur, rassurant : on glissera moins sur les pavés de l’immense cour bien grise ce soir. Enfin l’auguste et sublime Magnificat, illustre mais si peu donné : qui y mettrait et le chœur fantastique, et les brillants performants solistes du chant, quatre au moins, qu’il y faut ?

Autre roi appelé à régner ce soir, Sir John Eliot Gardiner, dont l’histoire d’amour avec Versailles date de bien en amont, quand il apprenait à connaître la musique spécifiquement faite pour Versailles, dont si peu de même rang que lui, en France, se préoccupaient alors. Notre très cher John Eliot a 72 ans à présent ; sa haute silhouette (qu’en fait de frac il enrobe d’une inimitable vareuse de velours à brandebourgs) laisse désormais ses épaules un rien se voûter, mais on ne trouvera en lui pas une miette de relâchement ou de relaxation. Cet inspirateur survolté a beau se montrer calme sur l’estrade, y être extrêmement économe de ses gestes (auxquels du reste ici la place manquerait), une étincelle, une tension, sans cesse émanent de lui. La puissance d’animation qu’il déploie sur ses troupes d’apparence flegmatique, mais qui de l’intérieur n’attendent que l’instant de bondir et jubiler de musique, alimente ce qui est fête, une expérience simplement unique en notre temps.

Cette puissance sera au mieux, ce soir, dans ce qui semble demander le moins d’effort : ces quelques voix du chœur, a cappella, et lui qui d’à peine un geste, moins, une suggestion, semble tout leur souffler (insuffler) : l’intonation, la respiration et d’abord, tout simplement, le sens du beau. Tant de savoir et tant de contrôle, qui sont aussi une incandescence et une ferveur et une foi ! Comment fait un pareil foyer d’intensité et de vérité pour rester ainsi vif, alerte, en éveil, et nous éveillant ? De dos, immense, nous dominant (en plus) d’une estrade, il reste comme un De Gaulle entre tous musiciens et chefs ; un en qui l’autorité est native, qui a connu d’autres combats et que chaque saison fortifie. Le savoir, la maîtrise parlent. Dormez, Roi Soleil. Avec Bach et Gardiner ici, ce soir, un Bourbon est presque de trop.

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Très admirable surprise avec cette Messe luthérienne en fa BWV 233, de pur latin et, si elle ne s’arrêtait pas au seuil du Credo, serait Messe tout à fait, et certes pas culte. On entend dans le Gloria des airs, décalés par rapport à ceux qui figureront aux mêmes places dans la Messe en si. Parodie de Cantates dont ne nous reste qu’une suggestion qui nous hante l’oreille, mais occasion d’entendre en solo une basse d’abord, Gianluca Buratto, dans le Domine Deus, dans le Quoniam un contreténor ensuite, Reginald Mobley, tous deux exceptionnels, appartenant organiquement à l’ensemble qu’est le Monteverdi Choir, mais assumant en solistes, et solistes à timbre, les morceaux les plus périlleux. Comme on voudrait que le Choir les ait eus dans ses rangs en 2000 lors du tour du monde où ils chantèrent et gravèrent tant de Cantates de Bach, avec des solistes tirés du chœur et, hélas, si souvent défaillants. Ces deux sont d’autre pointure. Mobley d’ailleurs a tout d’une star, sorte de Jessye Norman barbu et jovial, d’une longueur calme de souffle et d’une beauté et plénitude de timbre rarissimes. Dans l’Esurientes du Magnificat il fera plus que merveilles ; et on ne s’étonnera pas que dans le duo Et misericordiam, son contreténor ne fasse qu’une bouchée du ténor beaucoup plus timide qui chante pourtant au-dessus de lui.

Honneur et hommage aux trois dames qu’on entendra dans les soli et ensembles divers du Magnificat. Admirablement justes (avec une pointe d’anglicité dans son latin pour celle en charge de l’Et exultavit) elles se tirent impeccablement de leurs solos, mais ne montrent en rien une telle étoffe soliste ; ni non plus la soprano qui ouvre Süsser Trost, exquise de style mais de timbre sourd, que la flûte qui dialogue avec elle (souveraine il est vrai) n’a pas de mal à couvrir. Est-il besoin de dire que le ténor (Hugo Hymas), très remarqué dans ses quelques interventions brèves, disparaîtra de même sitôt affronté aux héroïsmes et escalades du Deposuit, où il met toute son énergie, et use tout ce qu’il a de timbre ? Il est déjà très beau que ce soir on n’entende aucune voix blanche, ou creuse. Vive la vibration, qui fait que le son vit, et nous touche ! Quand il chante dans sa totalité, et même sotto voce ou piano, le Monteverdi fait entendre une santé de timbres et une plénitude dans le son qui ne font qu’un avec sa fantastique adaptabilité rythmique. Des prouesses que Bach ne cesse de lui demander dans le Magnificat si concis, ramassé, énergique, il se tire avec une ahurissante facilité.

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Pourtant les vraies surprises de la soirée ne viennent pas de l’interprétation. On attendait l’excellence. Qu’on ait eu encore un peu plus n’est pas vraiment surprise. Mais la Messe luthérienne, quelle révélation, avec ce Kyrie inaugural, d’un premier Bach qui sait déjà son style, joyau de densité sobre, de puissance organisationnelle et contrapuntique (au fond c’est pareil ; et c’est la première et définitive signature de Bach) —un monde de promesses à lui seul. Quant au Magnificat, dans sa version originale en mi bémol et non en , comme on le connaît le plus souvent et comme Bach l’a finalement voulu, Gardiner nous a fait la magnifique surprise de nous le donner tel que Bach l’avait d’abord programmé (pur hasard biographique) pour le temps de Noël, intercalant à ses strophes latines des moments a capella allemands qui étaient ceux des Vêpres du temps : moments qui furent excisés dans la version finale, qui n’a plus en rien à évoquer Noël ; mais moments de pure grâce, où quelques solistes, montrant le plus décanté et raffiné de leur intonation et de leur fusion, nous ont offert quelque chose de simplement ineffable. Que tant d’inlassable mise au point aboutisse à cette pure grâce, qui descend sur la Chapelle stupéfaite, c’est le plus beau miracle d’une soirée miraculeuse.

Château de Versailles, 10 décembre 2016

A propos de l'auteur

André Tubeuf

André Tubeuf

Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique.

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